Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 19 avr, 2014 dans Théâtre | commentaires

Alfred – Alexia Bürger + Emmanuel Schwartz / Théâtre d’aujourd’hui

Crédit: Valérie Remise

Crédit: Valérie Remise

En prémisse, il y a l’histoire époustouflante d’Alfred McMoore, personnage atypique afro-américain résident à Akron, Ohio. Ce dernier, atteint de schizophrénie, était connu dans la petite ville pour son comportement à la fois étrange et poétique. Il est devenu, dans cette pièce, un symbole d’anticonformisme; on y évoque sa présence d’une manière allusive.

Suivant un processus créatif très instinctif, Alexia  Bürger et Emmanuel Schwartz sont partis sur la trace du défunt Alfred, retournant sur les lieux qu’il parcourait quotidiennement dans son patelin. Au fil de leur parcours, ils sont tombés sur un fait divers relatant l’anecdote étonnante d’un propriétaire de zoo privé à proximité d’Akron qui aurait décidé un jour d’ouvrir toutes les cages, laissant la voie libre aux animaux. L’histoire de la pièce est construite sur cet événement, indiscutablement dérangeant pour les habitants de la petite ville si tranquille, soudainement mise en contact avec les animaux sauvages en liberté.

« Alerte aux animaux exotiques !» s’exclame le panneau publicitaire à gauche de la scène.

On y témoigne donc d’un moment de crise, un état d’urgence et surtout, de l’effet étonnant que cet incident a sur les citoyens, rompant le mur de leurs certitudes. Tel un effet domino, le gardien qui ouvre les cages du zoo donne suite à une multitude de réactions brutes, de peur ou de délivrance, incitant à la transformation. Créant un événement déstabilisant qui perce une faille dans le quotidien de ses concitoyens, il les amène à penser différemment, du moins ce jour-là. Le récit vise à capturer le moment précis de la perte d’équilibre psychologique des personnages, l’instant suspendu qui dévoile un monde de possibilités.

La pièce évoque également l’impuissance de l’état à gérer la crise. Les animaux (qui sont en quelque sorte un symbole de ce que l’humain renferme de plus sauvage et authentique) sont tués, car les autorités ne savent pas comment les capturer à nouveau et réagissent mal sous la peur de l’inconnu. Le même sentiment de perte de liberté émane de tous les personnages, pourtant très différents : un gardien le zoo en prise de conscience, une institutrice inhibée, un octogénaire menacé de perte d’autonomie, un ex-toxicomane illuminé, un ancien combattant mandaté pour abattre les bêtes… et surtout, tous transcendent une volonté d’affirmation latente, enfouie en eux et prête à bondir comme un tigre.

Crédit: Valérie Remise

Crédit: Valérie Remise

« Est-ce que tu as l’impression d’avoir choisi quelque chose? » demande le gardien de zoo à sa femme, témoignant de son sentiment d’impuissance face aux obligations de sa vie. On assiste à une remise en question du rêve américain, «on s’interroge sur ce qui retient les hommes prisonniers malgré leur apparente liberté » dit l’auteur et unique comédien de la pièce. Du texte émane une impression généralisée de solitude, d’impasse dans la possibilité à se réaliser, d’attente de la mort dans l’enlisement du quotidien, et parallèlement, une invitation à relâcher la pression sociale, à questionner la validité de nos certitudes, à laisser libre cours à notre essence primordiale. Le gardien de zoo en cage n’est qu’une des nombreuses mises en abyme de la prose puissante et poétique de Schwartz. Le texte bilingue emprunte divers niveaux de langage, passant du formel, au lyrique et au familier et regorge de perles d’expressions linguistiques.

La pièce impressionne surtout par l’interprétation multiple et phénoménale d’Emmanuel Schwartz, qui livre à lui seul tous les personnages dans une performance d’une heure trente sans interruption. Sont particulièrement bien rendus le fameux gardien de prison à l’origine de l’histoire, l’institutrice (incarnée avec beaucoup de subtilité) et le très attachant octogénaire ayant amorcé un long suicide sur trente ans en laissant ses portes ouvertes aux dangers extérieurs que présente l’Amérique.

Jusqu’au bout, le spectacle nous offre une réflexion sur la multitude de perceptions de la réalité. Tel qu’exprimé par Emmanuel Schwartz : «Nous qui passons notre vie à tenter de distortionner, de fuir, de trafiquer, de torde, d’éviter, de transcender la seule vérité qui soit vraiment non négociable : la maudite fin qui nous attend. »

Une pièce originale produite par le Théâtre d’aujourd’hui dans le cadre de la résidence d’Alexia Bürger (idéation, collaboration au texte, mise en scène) en collaboration avec Emmanuel Schwartz (idéation, texte et interprétation) avec la participation de Sylvain Bélanger et Alexandra Sutto à la mise en scène.

Alfred – Théâtre d’aujourd’hui / Jusqu’au 4 mai 2014

***

En complément, au Théâtre d’Aujourd’hui, une très belle exposition de photographies prises par Ulysse del Drago lors du voyage d’Emmanuel et Alexia, nous fais revivre le parcourt quotidien de Alfred McMoore à Akron. Un tumblr relate aussi le processus créatif. 

Notons également que le très prolifique Emmanuel Schwartz nous réserve de belles surprises au FTA avec ses participations aux pièces Phèdre de Jérémie Niel et Trois de Mani Soleymanlou.



%d blogueurs aiment cette page :