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Publié par le 16 avr, 2014 dans Cinéma | commentaires

Tel père, tel fils – Hirokazu Kore-Eda

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Hirokazu Kore-Eda est un habitué des festivals. Son premier film de fiction a été présenté et primé à Venise. Depuis, il a été invité à quatre reprises par à Cannes qui a cru bon de lui donner le prix du jury l’an dernier pour Tel père, tel fils. Il n’y a là rien de surprenant. Kore-Eda est l’exemple parfait de l’auteur que les critiques des Cahiers du cinéma se sont efforcés à conceptualiser et à louanger. Il a beau être versatile, s’intéresser autant au documentaire qu’à la fiction, imaginer des films à concepts fantastiques comme des employés chargés d’accueillir les nouvellement défunts dans l’au-delà (After Life) ou une relation amoureuse entre un homme et sa poupée gonflable dotée d’une âme (Air Doll) tout en s’attardant à des drames intimistes suivant le déroulement d’une réunion familiale (Still Walking) ou le quotidien des enfants abandonnés par leurs parents (Nobody Knows), Kore-Eda est bel et bien le cinéaste qui refait toujours le même film, sous différentes variables.

La dernière offrande du réalisateur n’est pas une exception. Tel père, tel fils est une énième déclinaison sur ce thème universel qu’est la famille en crise. Dans ce cas-ci, il s’agit du noyau familial traditionnel, celui de l’architecte Ryota, beaucoup plus dévoué à son travail qu’à sa femme et son fils de six ans. Cette vie, parfaite de son point de vue, est remise en cause par une troublante nouvelle: leur garçon aurait été échangé avec un autre à la naissance. Les deux familles vont se rencontrer et tenter de découvrir si un nouvel échange serait la solution la plus souhaitable. Au grand désarroi de Ryota, il appert que son fils biologique était élevé par une famille aux antipodes de la sienne : de classe ouvrière, avec un père désœuvré qui passe tout son temps à la maison à jouer avec ses multiples enfants. Ryota, le jeune cadre dont la vie était si parfaitement réglée, va sombrer dans le doute.

Ce n’est pas la première fois qu’une histoire semblable est traitée au cinéma. Si les oppositions sociales et l’idée de passer d’une famille à une autre semblent prédisposer à la satire (on pense notamment à la très bonne comédie française La vie est un long fleuve tranquille), Kore-Eda a plutôt opté pour un drame réflexif. On pourrait avoir peur des thèmes un peu trop clichés qui peuvent jaillir d’une telle histoire, et ce traitement en contient, comme l’éternel questionnement vis-à-vis des liens du sang. Mais ils sont retravaillés avec tellement de finesse, que le vieux débat de la culture contre le biologique en ressort rafraîchi. Le titre du film semble partir d’une fausse évidence, car si le père et le fils sont irrémédiablement liés, il s’agit encore de déterminer le véritable fils, introspection qui hantera le père tout le long du récit. Mais comme la traduction littérale du titre japonais le suggère – « Être un père, après tout » – Ryota ne deviendra père qu’à partir de cette remise en question forcée vis-à-vis de sa descendance, mais aussi, de son identité en tant que mari, autorité paternelle et tête dirigeante du clan familial.

Ce voyage intérieur est servi par le style habituel de Kore-Eda; son regard documentarisant, avec ses nombreux plans fixes et son rythme lent, ne fait qu’accentuer la déconstruction du noyau familial. Par contre, le réalisateur donne beaucoup plus de place aux travellings, d’habitude plus timides dans sa filmographie, comme si l’aller-retour d’un foyer à un autre nécessitait un regard plus mobile transporté par ce lent glissement de caméra. L’observation appuyée force une introspection du spectateur qui se fait, comme le protagoniste, interprète de ces valeurs fondamentales qu’il prenait jusqu’à là pour acquis. Enfin, plusieurs plans de miroir ainsi que ces belles images de la famille perçue dans son appartement de l’extérieur, à travers les vitres réfléchissantes des fenêtres qui donnent donc à voir à la fois les personnages et les lumières de leur ville, témoignent de la duplicité du couple, et de l’universalité de leur situation, aussi singulière fût-elle. En partant d’un drame qui pourrait sembler très personnel (le réalisateur a perdu son propre père à l’âge de six ans), Kore-Eda livre une autre oeuvre intime, minutieuse, mais qui réussit tout de même à témoigner de réalités universelles.

À propos de Boris Nonveiller


Sans se douter à quoi cela l’engagerait, Boris Nonveiller naquit en 1984 partageant l’année de naissance de multiples chef-d’œuvres tels Once Upon a Time in America, Terminator, Les Aventures de Buckaroo Banzai, Stranger Than Paradise, Paris Texas, Conan le destructeur, This is Spinal Tap, sans oublier les premières œuvres des frères Coen et de Lars Von Trier. Cette parenté accidentelle, ainsi que ses presque moins accidentelles études en philosophie, littératures et cinéma, l’auront destiné à se passionner pour les sommets et les bas-fonds des productions cinématographiques anciennes, mais aussi contemporaines. Amateur d’analyses pertinentes et de sur-interprétations ludiques, il écrit également des critiques de cinéma et de théâtre pour le webzine Les Méconnus.



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