Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 8 avr, 2014 dans Théâtre | commentaires

Eden Motel – Espace Libre

Eden Motel : Le ressac de l’Amérique

Eden Motel peint le paysage sucré-salé d’une Amérique heurtée par les dérives du capitalisme et souffrant d’un mal de vivre persistant. L’auteur et metteur en scène Philippe Ducros y juxtapose un narrateur clinquant et franchement rigolo, comme la bonne humeur outrageuse de notre société carburant au divertissement. Brillant.

L’Amérique que dépeint Philippe Ducros est bien loin du paradis ou de la terre promise. L’action de la pièce se développe autour d’un motel de deuxième zone, situé quelque part sur le rivage malheureux de l’Amérique en déclin. Pourtant, dans des conteneurs non loin de là, des immigrants illégaux tentent, tous les jours et au péril de leur vie, d’atteindre cette terre de chance et d’abondance. Le rêve américain n’existe plus et ils ne le savent pas encore…

Sur scène, on découvre d’abord le personnage de Moi, un jeune homme désabusé et sensible,  joué par le comédien François Bernier. Il a pris la décision de quitter sa vie rangée  « parce que ça peut pas être juste ça » et il est parti sur la route. À son arrivée au motel, il rencontre une ribambelle de personnages: le vieux propriétaire du motel, aigri et déprimé; sa sœur qui n’a aucune pitié pour les gens hors norme et sans travail (deux rôles joués par Michel Mongeau), leur fils muet (Sébastien René), l’homme nu qui fait passer illégalement des immigrants entassés dans des conteneurs en pleine mer (Sasha Samar), une transsexuelle en guérison (lumineuse Dominique Quesnel), une jeune mariée violentée par son mari (Larissa Corriveau), un homme obèse et endeuillé qui mange morceau par morceau la Cadillac qui a causé la mort de sa copine suicidée (un personnage difficile à cerner, interprété par Guillaume Cyr) et finalement la magnifique femme de ménage qui aime tous les hommes du motel, sans discrimination (sensuelle Marie-Laurence Moreau).

Crédit photo : Théo Gravereaux

Crédit photo : Théo Gravereaux

Dans la petite communauté du motel, les personnages racontent leurs échecs professionnels et amoureux dans une Amérique qui carbure à la performance. Tous souffrent de solitude et compensent leur manque d’amour grâce au sexe, à l’alcool, aux antidépresseurs, alors que des statistiques alarmantes sur le suicide et la grande consommation de médicaments sont projetées pendant le spectacle.

Outre le message politique senti et bien amené, c’est le texte fluide et poétique qui donne sa saveur unique au spectacle. Les mots de Philippe Ducros sont comme des petites fulgurances intellectuelles qui nous font voir les culs de sacs personnels de chacun comme s’ils peuvent être les dénominateurs communs de notre spleen existentiel nord-américain. Les scènes d’action sont entrecoupées de monologues et de chansons interprétées sur scène par les comédiens, ce qui apporte des respirations habiles au spectacle. Les interventions loufoques du narrateur entrainent des ruptures de tons qui rythment le tout et chasse la lourdeur grâce à son charme d’animateur télé.

Cette narration merveilleuse est faite par une mouette qui plane au-dessus du motel. L’interprétation inspirée de Sébastien Dodge lui donne une finesse ridicule et suave. Habillé d’un élégant veston blanc, l’acteur porte de petits shorts qui révèlent des jambes minces attriquées de chaussettes hautes et de vilains souliers jaunes. Avec un ton chantant, il raconte les affres et misères des résidents du motel, se moquant de leurs vies misérables, de leur manque d’amour et de leurs questionnements existentiels.

Crédit photo : Théo Gravereaux

Crédit photo : Théo Gravereaux

Bien que la pièce de deux heures et quart soit à la fois touchante et drôle, elle s’essouffle dans le dernier tiers. Le foisonnement des intrigues et la multiplication des histoires finissent par semer la confusion. On quitte de plus en plus la vie au motel pour explorer le monde sombre et dramatique des cargos d’immigrants illégaux. Et puis, c’est tout. On a droit à une finale en points de suspension qui nous annonce que la suite sera jouée l’an prochain «dans un théâtre près de chez vous».  Mais à ce moment-là, on ne sait plus précisément quelle histoire nous est racontée. Difficile donc d’avoir hâte à la suite.

Malgré une finale qui mériterait d’être resserrée, Motel-Eden confirme l’immense talent de Philippe Ducros, tant pour son écriture qu’à la direction d’acteur et la pièce épate par son intelligence et son propos politiquement engagé.

La seconde partie d’Eden Motel sera présentée pendant la saison 2014-2015. Philippe Ducros signe la mise en scène et l’adaptation théâtrale de son roman du même nom à paraître l’an prochain aux éditions de L’instant même.

Eden Motel

Texte et mise en scène de Philippe Ducros

Du 1er au 19 avril 2014, Théâtre Espace Libre

À propos de Anne Sophie Carpentier


Journaliste, chroniqueuse et animatrice, Anne-Sophie Carpentier écrit pour l’hebdo Voir et s’implique activement à la station de radio communautaire CIBL depuis plusieurs années. Elle fait partie du groupe d’intrépides reporteurs culturels qui fabriquent chaque semaine l’émission l’Escouade M et livre de pétillantes chroniques littéraires à l’émission Catherine et Laurent. Elle détient un Baccalauréat en Études Théâtrales et un Certificat en Journalisme.



%d blogueurs aiment cette page :