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Publié par le 27 mar, 2014 dans Littérature | commentaires

Sam – François Blais / Éditions L’instant même

Un ami (oui, oui) me disait récemment qu’après s’être tapé quelques romans particulièrement lourds et fastidieux, de ces livres qui s’écoutent être intelligents et compliqués, sortis tout droit d’une pensée universitaire, plonger dans le dernier roman de François Blais c’était l’équivalent de prendre une bonne bouffée d’air frais. Ou d’arrêter les antidépresseurs après une longue dépression et recommencer à sourire. Je n’aurais su mieux dire.

Mais avant de vous parler de Sam, voici une anecdote qui me semble bien capter ce que représente François Blais aussi bien dans mon imagination de lecteur que dans le paysage littéraire québécois (aurais-je, en toute modestie, tendance à confondre les deux?).

Le premier livre que j’ai lu de Blais, c’était Le Vengeur masqué contre les hommes-perchaudes de la lune, sorte de Nez qui voque en format miniature, avec le pathétique mais sans les jeux de mots, avec la puérilité mais sans le souffle, et avec beaucoup de petits jeux métatextuels et métafictionnels du genre “je ne suis que le narrateur, si vous avez des problèmes avec cette histoire, adressez-vous à l’auteur”. J’avais bien aimé, j’avais trouvé ça “correct” (pour citer un personnage de Sam, à propos de Vie d’Anne-Sophie Bonenfant), ça ne m’avait pas jeté par terre, mais j’avais passé un bon moment avec Blais. Vers la fin du roman, le narrateur écrivait l’adresse Internet de l’auteur et nous invitait à communiquer avec lui si on voulait connaître la “vraie” fin, celle qui n’avait pas été publiée.

Je ne dois pas être le seul à avoir voulu vérifier, mais je me suis dit pourquoi pas, et j’ai effectivement envoyé un courriel à theodulehuet@gmail.com, demandant humblement à l’auteur de me transmettre cette supposée “vraie fin”. Je n’espérais rien en retour, sauf un rapide mailfailuredaemonblabla@quelquechose.com, et j’ai donc été quand même agréablement surpris de recevoir quelques jours plus tard un courriel de François Blais me disant laconiquement que l’histoire de cette “vraie fin”, c’était rien qu’une joke: elle n’existait pas.

L’adresse theodulehuet@gmail.com réapparaît dans les dernières pages de son nouveau roman, son huitième en presque autant d’années, et même si je ne l’ai pas testé, j’ai comme l’impression qu’elle doit être encore valide. Ce n’est d’ailleurs pas le seul écho à trouver une place dans Sam, qui regorge de clins d’oeil et de références, certaines subtiles, d’autres moins, à ses autres livres. Ce n’est pas non plus le seul élément emprunté directement à la réalité, alors que s’accumulent les noms de personnes connues et moins connues, et les informations glanées ici et là sur Internet, toutes plus “vérifiables” les unes que les autres. Il s’agit là bien sûr d’un des plaisirs que renferme l’univers de Blais.

sam-blais

Sam est un court roman, très “blaisien”, qui fait suite à La classe de madame Valérie, avec lequel il nous avait donné l’impression qu’il s’en allait peut-être ailleurs, en créant une galerie de personnages extrêmement différents les uns des autres et ayant des aspirations autres que celle, typique dans le corpus de l’auteur, d’avoir “pas de vie”.

Ici (un peu comme dans Iphigénie en Haute-Ville, ou comme dans Document 1), le lecteur se retrouve aux prises avec un narrateur plus ou moins anonyme, sans identité précise, un solitaire obsédé par un certain nombre de sujets à la fois intéressants et totalement superflus, qui tente de raconter ses déboires de graphomane entiché d’une inconnue dont il a trouvé le journal intime dans une boîte de livres.

Le roman est donc astucieusement divisé entre les entrées de journal de cette “Sam” et les interventions entre crochets du narrateur, qui commente, analyse, cherche à comprendre la personnalité de sa chère diariste. Découragé, frustré par une enquête qui ne semble le mener nulle part et par l’amenuisement des pistes, le narrateur devra se résoudre à emprunter une voie radicale afin de résoudre le mystère entourant “Sam”.

Mieux construit qu’il n’y paraît au premier abord, plus complexe qu’il ne le laisse croire en surface, Sam est bien sûr plus qu’un simple “récit dans le récit” ou un personnage se contenterait d’introduire une seconde histoire au milieu de la première. C’est d’un côté une exploration comique des possibilités d’une voix plausible et des interprétations (fantasmatiques, erronées) générées par celle-ci, et de l’autre une tentative d’interroger les limites de la fiction, alors que personnage, narrateur et auteur finissent par se confondre et évoluer sur un même plan où rien n’est impossible, où la rencontre entre les instances du texte est fortement encouragée, au grand bonheur du lecteur qui ne s’y perd jamais.

Il y a dans ce livre un effort d’architecture temporelle qui impressionne, alors que les commentaires du narrateur, à propos du journal de cette “Sam” qu’il aimerait rencontrer et dont il retrace difficilement le parcours, se font de plus en plus envahissants et qu’il anticipe sur ce qui arrivera plus loin.

Ce que j’admire de François Blais, de sa plume et de sa manière d’être à la fois brillant et blasé, de son courage d’écrivain mêlé à une lâcheté incommensurable, c’est sa capacité à se foutre royalement de ce que les “littéraires” (pour ce que ça veut dire) penseront de ses élucubrations, de persister et de signer, et de parvenir chaque fois à convaincre qu’il y avait une place à prendre dans l’exact créneau qu’il s’est inventé pour lui-même.

Avec ses romans qui se remettent en question en tant que fiction, qui montrent leurs ficelles, qui jouent avec “le gars des vues”, François Blais fait dans une sorte de métafiction très “premier degré” qui n’a aucune prétention autre que celle d’être amusante et pas trop compliquée, un genre de Sélection du Reader’s Digest de la littérature expérimentale qu’à peu près tout le monde peut apprécier sans trop se casser la tête. J’ai l’air méprisant en disant ça, ou complètement snob, mais en fait, c’est un compliment, et je sais que Blais, s’il lit ces lignes, comprendra mon intention.

Malgré l’effet, inévitable si on le lit beaucoup, de recette et de remâché (des passages de Sam sont même consacrés à cette question, dans lesquels “François Blais” parle de son impression de se parodier lui-même…), on finit toujours par lui pardonner et on en prendrait encore.

Dans ce dernier roman, il poursuit dans cette voie, et s’installe, si c’est possible, encore plus confortablement dans ce qu’il sait faire de mieux: écrire avec une sorte de plaisir contagieux sur des losers et des marginaux qui se décrivent eux-mêmes comme des antisociaux qui n’en ont rien à chier de la société, ou des diktats de la littérature, qu’elle soit “actuelle” ou “classique”.

Le ton du narrateur est semblable à celui des autres narrateurs auxquels il nous a habitués, mélange de nonchalance et d’érudition, celui de “Sam” l’est également, mélange d’ironie cinglante et de sincérité naïve, attachante. Tous les éléments sont présents pour un “bon roman de François Blais”, et les inconditionnels seront comblés.

C’est peut-être présomptueux de ma part, mais je suis pas mal convaincu que Blais va carrément arrêter d’écrire, bien avant de se “réinventer” pour faire plaisir à ceux qui se plaignent de ses “patterns”. Ce jour arrivera peut-être plus tôt qu’on ne le pense, et en attendant, il faut en profiter quand ça passe.

D’une certaine manière, ses romans sont aussi interchangeables qu’ils sont jouissifs, aussi jetables qu’ils sont déjà des classiques dans leur propre genre. Sam est le dernier à ce jour, comme il aurait pu être le premier: une pierre de plus dans un assez bel édifice littéraire, un rouage de plus dans une machine assez bien huilée.

Bref, une chose est sûre, il faut absolument lire François Blais.

Mais est-ce qu’il faut absolument lire Sam?

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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