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Publié par le 26 mar, 2014 dans Bande dessinée, Littérature | commentaires

Punk rock et mobile homes – Derf Backderf / Éditions çà et là

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Chronique de l’Amérique profonde teintée de musique punk de la toute fin des années 70, Punk rock et mobile homes est le premier ouvrage “one shot” de l’auteur américain Derf Backderf.

L’histoire se situe à Richford, Ohio, non loin de Cleveland, où vit aujourd’hui l’auteur Derf Backderf, au moment de la rentrée scolaire 1979. Otto Pizcok est un adolescent dégingandé et marginal, qui vit dans un parc de maisons mobiles appartenant à son oncle. La vie de ce post-adolescent pourrait virer au sinistre tant la désolation de son environnement social, culturel et économique est grande.

Fortement inspiré par la musique, l’auteur suggère de lire cette BD en écoutant une suite de chansons qu’il a choisies en fonction de son histoire. Celle-ci est disponible ici.

Tout à la fois intimidé par ses camarades pour son originalité et envié pour son physique de bûcheron et son aisance face à l’adversité, Otto se fait appeler « Le Baron ». Amateur de musique punk, il commence à fréquenter avec deux camarades un lieu alternatif dans la petite ville voisine d’Akron, The Bank. Ce lieu a vraiment existé, jusqu’en 1996 lorsqu’il a été rasé pour faire place à un stade de baseball. La scène musicale de la région a disparu avec lui [1].

Dans cet endroit atypique vont défiler certains des groupes phares du mouvement punk-rock, tels que Klaus Nomi, les Ramones ou The Clash. Je vous entends déjà crier que Klaus Nomi n’est sûrement pas un artiste punk-rock, mais l’auteur donne un semblant d’explication :

« Qui c’est qu’on va voir déjà, Wes ?»

« Klaus Nomi !!! C’est un Allemand grandiloquent et prétentiard qui chante avec une étrange voix de fausset ! »

« Rock and Roll !! Ça va être étrange… ou juste grotesque ? »

« Les deux !! Donc ça pourrait être génial ! »

(p. 20)

Le mouvement punk-rock, en effet, au-delà du style musical énergique, sauvage, aux chansons courtes, aux paroles criées plus que chantées, répondait aussi à un besoin de s’opposer au mouvement hippie des années 70, trop « docile » [2], sorte de sous-culture « qui rejetait l’idéalisme politique » [3]. Il pouvait donc englober des artistes inclassables, à contre-courant, des artistes libres.

L’histoire se situe à Richford, Ohio, non loin de Cleveland, où vit aujourd’hui l’auteur Derf Backderf, au moment de la rentrée scolaire 1979. Otto Pizcok est un adolescent dégingandé et marginal, qui vit dans un parc de maisons mobiles appartenant à son oncle. La vie de ce post-adolescent pourrait virer au sinistre tant la désolation de son environnement social, culturel et économique est grande. Et donc, nos jeunes boutonneux, en quête d’eux-mêmes et d’un ailleurs un peu plus stimulant que leur école, leurs camarades mainstream (sauf Terry Workman, fantasme de tous ces jeunes gens) et la fanfare de leur ville, dans laquelle Otto joue du trombone, se retrouvent dans ce monde qui les initie et les ouvre à la vie.

Un peu d’histoire

Akron est surnommée The Rubber City – la ville du pneu – et a subi la crise économique de plein fouet. Elle est le siège de Goodyear, entre autres. Pour la petite histoire, Chrissie Hynde (des Pretenders), le groupe rock de post-punk Devo et le groupe de blues-rock The Black Keys, formé du guitariste-chanteur Dan Auerbach et du batteur Patrick Carney sont tous originaires d’Akron.

Otto, grâce à son bagout et à sa coolitude, parviendra même à travailler à The Bank et se rapprochera de plusieurs groupes qu’il admire, tels que The Clash. Il jouera même au guide touristique d’un jour pour Joe Strummer, chanteur et leader du groupe. Que visiter à Akron, ville déprimante et industrielle? Otto, toujours original, l’emmènera… au bowling, en compagnie de Lester Bangs, un des critiques musicaux les plus influents du XXe siècle.

Otto s’essaiera aussi au chant dans un groupe punk formé par des copains.

« Il nous faut un nouveau chanteur. Ça te dit de l’tenter ? »

« Vraiment ? M-Moi ? »

« Mec ! T’es une des personnalités de la ville ! »

« Et t’es pas déjà dans un groupe. C’est putain de rare, dans l’coin. Il nous faut un chanteur.
Tu s’rais parfait ! »

« Je peux jouer aussi du trombone ? »

(p.94)

Cet ouvrage, non dénué d’humour (parfois assez potache et scatologique, Otto collectionnant entre autres les bruits de pet…), flirte avec le roman graphique initiatique, en plus de nous en apprendre sur l’histoire de la musique punk. Le dessin croque les détails peu avantageux de l’adolescence, mais aussi son désespoir et sa quête d’identité. D’abord journaliste, Derf Backderf s’est tourné vers le dessin en créant un strip, The City, pour différents quotidiens de l’Ohio. À la fois politique et sociale, cette série a duré 22 ans. On retrouve cette analyse précise de son milieu dans ses deux romans graphiques, Punk rock et mobile homes et Mon ami Dahmer.

Cependant, l’auteur explique qu’avec Punk rock et mobile homes, il s’est laissé aller dans la fiction, en se basant uniquement sur son personnage principal, Otto, pour développer différentes situations. Dans une entrevue avec Jeff Pearlman (sur son blogue), il dit s’être beaucoup amusé en le faisant réagir à ces situations que l’on perçoit tout de même fortement empreintes de sa propre jeunesse et de ses fantasmes d’ado.

On sent une certaine légèreté dans cette BD noir et blanc aux traits parfois caricaturaux, qui n’est pas sans rappeler Crumb ou Gotlib. L’aspect trash du dessin situe le contenu sur une mince ligne entre humour et satire sociale, et c’est ce qui fait l’intérêt principal de cette histoire. Après le succès époustouflant de la première BD de Backderf publiée en français, Mon ami Dahmer [4] (prix révélation du 41e festival de la BD d’Angoulême), il est réjouissant de constater que son auteur, déjà consacré dans son pays, en a autant à raconter sur une époque, certes révolue, mais qui renaît admirablement sous son crayon passionné.

On peut consulter le site internet de l’auteur.

Punk rock et mobile homes, de Derf Backderf

Éditions çà et là, 2014 (2010 pour la version originale Punk Rock and trailer parks)

Traduit de l’anglais par Philippe Touboul

160 pages

*Punk rock et mobile homes a reçu le prix du meilleur roman graphique 2010 par Booklist. John Backderf a reçu en 2006 le prix R. F. Kennedy Journalism Award du dessin politique pour ses dessins parus dans la presse.

____________________

[1] Cependant, en faisant quelques recherches pour cet article, je tombe sur une page facebook qui semble indiquer que The Bank a ressuscité… sous le nom The Bank Niteclub, qui diffuse apparemment le même genre de musique que celle décrite dans la BD. À visiter ?

[2] D’après John Holmstrom, fondateur du fanzine Punk

[3] D’après le critique musical Robert Christgau

[4] Les débuts du projet Mon ami Dahmer, datent de 1994, mais la version finale publiée intégralement, de 2012. Mon ami Dahmer parle du tueur en série Jeffrey Dahmer, que Derf Backderf a eu comme camarade de classe.

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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