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Publié par le 25 mar, 2014 dans Cinéma | commentaires

Nymphomaniac – Lars Von Trier

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Le projet serait issu d’une anecdote. De l’aveu du réalisateur, son directeur photo l’avait prévenu de ne pas commettre la même erreur que beaucoup de réalisateurs vieillissants, qui, avec le temps, dévêtissent de plus en plus leurs actrices. L’autre aurait répondu : « C’est exactement ce que j’ai l’intention de faire! » De là serait venue l’idée de faire un film-fleuve sur la sexualité d’une femme. Ce n’est pas la première fois que Lars Von Trier justifie ses projets comme une réponse provocatrice à une accusation. D’ailleurs, sa trilogie américaine (commencée par Dogville et Manderlay) viendrait du reproche d’avoir fait un film qui critique les États-Unis sans avoir visité le pays en question. Que l’origine de Nymphomaniac soit vraie ou non, l’aura de provocation qui l’entoure, et qui suit le réalisateur depuis la ridicule controverse de Cannes, a été exploitée de long en large par toute l’équipe de production. Qu’on se le tienne pour dit, Lars Von Trier prépare un film pornographique!

Or, non seulement il ne s’agit pas de porno (ou bien, c’est de la très mauvaise porno, comme le disait si bien Stellan Skarsgård), mais on est également très loin de la provocation à laquelle toute cette publicité, ce battage médiatique, et même certains critiques nous avaient préparés. Bien sûr, Von Trier y dénonce la position bien pensante et hypocrite du politiquement correct, mais c’est moins pour se défendre de sa déclaration soi-disant nazie, comme semblent le penser certains, que parce qu’il est question de la vie d’une nymphomane. Peut-on vraiment être surpris qu’une « délinquante sexuelle » vivant en marge de la société se positionne contre les fausses apparences? Certes, on ressent toujours des pointes d’humour, mais le réalisateur peut bien se plaire à taquiner le spectateur, et jouer avec ses attentes. Certes, Nymphomaniac ratisse large, mais son sujet l’est tout autant. Ce n’est pas tant de la pornographie qu’une analyse critique de la sexualité.

Le film prend un exemple extrême, celui de Joe, la nymphomane autoproclamée du titre. Battue et laissée pour morte, elle est secourue et accueillie par un intellectuel sympathique du nom de Seligman qui écoutera activement le récit de ses aventures, de la découverte de sa sexualité à l’âge de deux ans jusqu’aux situations extrêmes auxquels la conduira sa libido. L’histoire se dévoile à nous par le truchement d’un dialogue qui oppose et juxtapose des images, des souvenirs et des idées. Joe se livre tout entière. D’une rare franchise, elle met son âme à nu face à un inconnu. Seligman, dont l’érudition se décline en une multitude de disciplines (la religion, les mathématiques, la littérature, la musique classique, la pêche à la mouche), est un spectateur attentif, qui interrompt, digresse, compare, interprète et analyse chaque anamnèse. Il s’échine à utiliser ses connaissances des arts et des sciences pour donner un sens, forcément intellectualisé, à cette vie peu singulière. Joe est, au contraire, du côté du vécu, des émotions, du sensoriel, et ses références sont bien différentes (elle n’a jamais entendu parler de Poe, mais soutient qu’on n’a jamais rien lu, tant qu’on n’a pas lu du Ian Fleming). La conversation entre les deux personnages, la narratrice et son attentif auditeur, constitue la structure dialectique de toute l’histoire.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette mise en abyme filée. Entre Joe et Seligman, deux pôles de la sensibilité humaine, et deux extrêmes perceptifs, se trouvent tous spectres de l’interprétation. La nymphomane, celle dont le seul crime est « d’en exiger plus du coucher de soleil » est la sensibilité et la sexualité même, elle est la perception brute. Son interlocuteur représente toutes les tentatives d’encadrer le réel dans une structure logique. Ainsi, quand il mentionne la séquence Fibonacci ou le nombre d’or, des formules mathématiques omniprésentes dans la nature et l’œuvre humaines, il démontre cette volonté de retrouver l’ordre dans l’existence, de recréer « la méthodologie divine » et de découvrir une esthétique parfaitement équilibrée.

Bien sûr, rien ne peut être simple, et Von Trier s’amuse, avec l’humour qui lui est propre (taquin, noir, cabotin, mais rarement déplacé), à semer une myriade de symboles et d’indices, dont certains aboutissent dans des cul-de-sac. Les comparaisons sont souvent illustrées littéralement par le montage. Mais quelques-unes sont plus tordues que d’autres. À la phrase « quand on a des ailes, pourquoi ne pas voler » on nous montre un avion en plein vol. Drôle de choix d’image, puisque l’avion est justement l’outil construit par l’homme pour combler l’absence des ailes. Parfois, la correspondance entre le réel et l’outil qui sert à le décoder, comme le langage, est tout simplement faussée. Par ces fausses pistes, le réalisateur danois tente de démontrer que la dépendance aux symboles peut être semée d’embûches. Ainsi, comme l’homme a toujours été confronté à des difficultés d’interprétation vis à vis du réel (que signifie-il? a-t-il un sens?), tel sera également le cas du spectateur face au film.

Comme les fugues de Bach, Nymphomaniac est une œuvre polyphonique, un agencement de plusieurs voix qui tentent, ensemble, de trouver l’harmonie. On plonge en plein dans le baroque, non seulement par la structure narrative du film, mais aussi par son style. La réalisation peut être suresthétisée, comme pour certaines séquences oniriques d’Antichrist et Melancholia. Parfois, elle rappelle le minimalisme de Dogme 95, et il lui arrive même de verser dans le classique noir et blanc. Dans cette longue histoire empruntant toutes sortes d’avenues, le personnage incarné par Charlotte Gainsbourg, qui passe une multitude d’épreuves physiques et psychologiques, et dont la persona traverse tous sortes de figures mythiques – de la putain de Babylone à Jésus lui-même – devient une sainte blasphématoire, une icône, une héroïne grecque qui représente toutes les nymphomanes et toutes les sexualités exacerbées, marginalisées, et bafouées. Joe refuse l’étiquette de « sex addict » parce qu’elle refuse d’être victimisée comme une malade. Sa nymphomanie revendiquée est plutôt une condition. Sa condition d’être humain. Bien plus qu’une victime, elle est une martyr, qui, il nous est permis de l’espérer, trouvera le chemin de la rédemption.

La nouvelle offrande de Lars Von Trier est un sacré pari. À travers la vie d’une seule personne, le film se positionne sur le rôle de la sexualité dans la vie, dans la société et dans l’histoire. Par le fait même, en abordant la question de l’interprétation, il ouvre plusieurs pistes sur ce que peut véritablement signifier le sexe chez l’homme. C’est un vaste programme, qui en déstabilisera surement plus d’un. Car il faut vouloir s’accrocher pour passer à travers toutes ces digréssions, ces boutades et cette dialectique foisonnante. Le spectateur doit être prêt à fournir un travail de réflexion considérable pendant et surtout après le visionnement Il en demeure que Nymphomaniac est un film-monument. Et parfois, devant un monument, on ne peut que s’incliner.

À propos de Boris Nonveiller


Sans se douter à quoi cela l’engagerait, Boris Nonveiller naquit en 1984 partageant l’année de naissance de multiples chef-d’œuvres tels Once Upon a Time in America, Terminator, Les Aventures de Buckaroo Banzai, Stranger Than Paradise, Paris Texas, Conan le destructeur, This is Spinal Tap, sans oublier les premières œuvres des frères Coen et de Lars Von Trier. Cette parenté accidentelle, ainsi que ses presque moins accidentelles études en philosophie, littératures et cinéma, l’auront destiné à se passionner pour les sommets et les bas-fonds des productions cinématographiques anciennes, mais aussi contemporaines. Amateur d’analyses pertinentes et de sur-interprétations ludiques, il écrit également des critiques de cinéma et de théâtre pour le webzine Les Méconnus.



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