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Publié par le 24 mar, 2014 dans Cinéma | commentaires

Maïna – Michel Poulette

AFFICHE -Maina Poster 2E

À force de recherches et de consultations avec des Autochtones et des anthropologues, Michel Poulette a voulu représenter avec justesse les cultures innue et inuite dans Maïna, son plus récent film. Tous les dialogues ont été tournées en langues autochtones, puis sous-titrés. La majorité des acteurs sont aussi d’origine autochtone, quoique pas tous innus ou inuits (Roseanne Supernault, dans le rôle titre, est plutôt d’origine métisse/crie). Le constat s’impose: on en a fait du chemin depuis les acteurs blancs aux visages maquillés en rouge qui jouaient les Indiens avec une plume dans les cheveux (n’est-ce pas, Tiger Liliy et Tonto?).

Basé sur le roman de Dominique Demers, l’histoire de Maïna se déroule peu de temps avant l’arrivée des Européens. Le film débute alors qu’un groupe d’Inuits, qui s’est aventuré vers le sud, croise un clan Innu sur le territoire traditionnel de ce dernier, entre la Côte-Nord et le Labrador. Après une attaque organisée par le belliqueux Saitu (un Innu), les Inuits capture le jeune Nipki pour le ramener au Nord avec eux. Maïna, fille du chef dégourdie et qui avait juré de protéger Nipki, part donc à sa recherche. Elle remontera jusqu’au Nunavik avec les Inuits, tombant amoureuse du chasseur Natak au fil du voyage. La rencontre de ces deux peuples et l’union d’une Innue à un Inuit causera alors tensions et incompréhension.

La force du film est, sans contredit, son attention aux détails anthropologiques, son incarnation à l’écran des façons de faire et d’être des Innus et des Inuits d’il y a 600 ans: l’existence de totems animaux, l’importance des rêves, le rapport intime au territoire, la promiscuité dans les tentes et les igloos, la transmission d’une génération à l’autre, l’importance des règles de conduite du groupe… Le film rappelle aussi aux spectateurs l’existence de plusieurs peuples autochtones au Québec (il n’y a pas que “des Indiens”) et des conflits qui pouvaient naître là où les territoires de chacun se croisaient. La rencontre avec l’Autre a eu lieu entre peuples autochtones et Européens, mais elle se produisait aussi avant, entre peuples que l’on dit aujourd’hui autochtones.

Vers un nouveau cinéma autochtone

Faut-il le rappeler? Le rapport entre cinéma et autochtonie a longtemps été trouble. Il l’est encore souvent. Je ne saurais trop vous recommander, à ce sujet, l’écoute de Reel Injun sur l’histoire des Autochtones au cinéma. Au Québec, un cinéma autochtone se développe lentement grâce aux efforts du Wapikoni mobile qui forme une génération de cinéastes des premiers peuples. En plus de nombreux documentaristes qui ont cherché dernièrement à mieux connaître les peuples autochtones, Québékoisie en tête, pensons à Mesnak et à Atarnajuat, l’homme rapide, respectivement les premiers longs métrages amérindien francophone et inuit tournés au cours des 15 dernières années. Plus récemment encore, Rhymes For Young Ghouls, du Mi’gmaq Jeff Barnaby, a reçu de nombreux prix et critiques élogieuses. Et permettez-moi un souhait: qu’on ose des films avec d’autres peuples que les Innus et les Inuits, favoris des cinéastes. Les Atikamekws, Anishnabes, Abénakis, Cris, Hurons-Wendats et autres ont aussi leurs histoires qui méritent d’être racontées.

Malgré ces qualités, l’histoire du film est plutôt convenue, un tantinet mièvre, même. Les personnages typés, surtout les secondaires, ne transcendent jamais leurs rôles rigides, voire utilitaires. De celui qui voudrait être chef à la place du chef, à la shaman du clan innu, en passant par la rivale amoureuse inuite, la construction dramatique suit une ligne tracée maintes et maintes fois, sans y ajouter quoi que ce soit. Une dynamique qui tient en partie au jeu des acteurs, légèrement maladroits par moments quoique honnêtes et généreux, Roseanne Supernault (Maïna) et Uapeshkuss Thernish (Nipki) en tête avec leurs rires contagieux.

"MAÏNA"

Quant à la réalisation de Michel Poulette, elle est lisse et sans véritable recherche formelle, sauf pour quelques effets de montage narratif qui détonnent à l’occasion. L’accent est surtout mis sur les superbes images du territoire de la Côte-Nord et du Nunavik que les personnages parcourent en canot ou à pieds, sous la lumière flatteuse d’Allen Smith. La musique de Michel Cusson et Kim Gaboury accompagne le tout avec ambiance et retenue.

En somme, si on peut se réjouir de voir les peuples autochtones si respectueusement dépeints, par un réalisateur allochtone qui plus est, une histoire déployant des émotions et des réflexions plus complexes auraient donné plus de substance à Maïna. Le film demeure réussi dans l’ensemble, mais ne possède pas la force ou la profondeur qui aurait pu en faire un film marquant qu’on transporte ensuite avec soi. N’empêche, souhaitons qu’il sera vu par le grand public, qui pourrait y trouver là un premier pas vers ces peuples dont il connaît si mal l’histoire.

À propos de Dominique Charron


Dominique danse depuis qu'elle est toute petite, tant en ballet classique qu'en danse moderne et contemporaine. Elle a aussi étudié le cinéma et la littérature par le passé. Entre ses cours actuels de science politique et d'anthropologie, elle se fait chroniqueuse Premières Nations à Canal M et alimente le Tumblr d'actualité autochtone Peuples visibles. Elle a aussi collaboré comme recherchiste au magazine radio Dans le champ lexical.



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