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Publié par le 23 mar, 2014 dans Littérature | commentaires

Langue de puck – Benoît Melançon / Del Busso Éditeur

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Ma plus grande surprise, alors que je découvrais le milieu des études universitaires en littérature, a été de constater à quel point, chez quelques-uns de ses membres, la question la plus pressante n’est pas « et toi, qu’as-tu lu récemment? » mais plutôt « et toi, as-tu regardé la game hier soir? ». C’est donc sans surprise que j’ai appris, à la lecture de Langue de puck, que Benoît Melançon, en plus d’être un professeur de lettres et un blogueur émérite, est également un aficionado de notre sport national. Ce sont justement ses notes de blogue L’oreille tendue, rédigées lors du printemps 2013 et remaniées pour publication, qui sont colligées dans ce recueil, mettant en lumière l’aspect figé du langage entourant le hockey et dévoilant certaines de ses connotations idéologiques peu glorieuses.

Le projet à la base de Langue de puck est une recension des expressions les plus parlantes du merveilleux monde du hockey. Le fait que Melançon ait pu en remplir un livre est suffisant à démontrer à quel point le monde linguistique de notre sport national est excessivement formaté. Le relevé de ces mots-clés à l’intention des journalistes et des spectateurs est assemblé sous la forme d’un abécédaire où les termes sont groupés en fonction de thématiques choisies. F comme Finales, P comme Pivot, A comme Armée, autant de champs sémantiques.[1]

Au-delà du classement, la forme du livre est très peu académique. La démonstration tient dans le rassemblement des expressions, assez parlantes en soi, et est parfois agrémentée de quelques remarques discrètes qui accentuent les dérapages les plus déplorables de ces expressions et le fait que l’auteur apprécie peu la violence qui traverse de part en part la pratique d’un sport qu’il adore par ailleurs. Suivant le projet de laisser les exemples parler d’eux-mêmes plutôt que de les encadrer d’un propos suivi et structuré, la mise en page est aérée, le texte à la typographie sans empattements est de couleur bleue et rouge et les lettres sont introduites par des illustrations puisant au vocabulaire visuel du hockey pour former l’alignement complet de l’alphabet[2].

Lire Langue de puck dans une perspective d’acquisition de connaissances ou en espérant y trouver les fruits d’une réflexion profonde mènerait vers une déception assurée. Bien que je ne doute pas de la capacité de Melançon de produire un ouvrage répondant à ces critères (il a d’ailleurs écrit un imposant ouvrage sur Maurice Richard qui pourrait rassasier le désir de lire quelque chose de plus costaud sur le hockey), ce qui est proposé dans Langue de Puck est plus trivial. L’ouvrage tient davantage de l’exercice de style que du travail intellectuel; mieux vaut donc le lire pour ce qu’il est, un petit bouquin amusant écrit par un amateur de hockey à la sensibilité linguistique aigüe, que comme une contribution à l’étude philosophique du sport. Pour ma part, j’ai fait l’exercice de le lire d’une traite (lorsque possible, j’accorde ce traitement aux livres dont je fais la critique afin de pouvoir en apprécier pleinement la cohérence interne) et ce mode de lecture est surtout parvenu à m’agacer de par la redondance du procédé, qui devient lassant lors d’une lecture consécutive de toutes les entrées. Autre problème rencontré en cours de lecture : le livre s’ouvre par une préface de Jean Dion, journaliste sportif au Devoir dont la plume truculente est sans égale, et que Melançon qualifie lui-même de « journaliste des séries » dans ses remerciements. Faire suite à ne serait-ce que quelques paragraphes de Dion est la meilleure manière de pâlir en comparaison.

À bien y penser, je connais l’endroit et le contexte parfait pour entreposer et lire en séances différées l’ouvrage de Melançon. C’est… une pièce de sa maison où on se rend plusieurs fois par jour, mais sans l’intention d’y passer beaucoup de temps.

Je peux imaginer comment la suggestion de placer un livre dans cette pièce peut paraître insultante au premier regard. Seulement, sachez que je considère que c’est l’endroit idéal pour lire des textes plus brefs dans lesquels on se plonge de manière intermittente. Ma copie de Langue de puck ira rejoindre un recueil d’articles de The Onion et les livres de Jon Stewart et Stephen Colbert, des satiristes de très haut calibre. Il ne faut pas se fier aux apparences : ma lecture de cabinet étant triée sur le volet, c’est une promotion, et non une punition, que d’y voir son ouvrage assigné.

Et je terminerai en disant que par ailleurs, Langue de puck constitue une réponse assez éloquente pour tout étudiant en littérature/linguistique/sciences sociales de manière large qui en a marre de se faire demander “mais ça sert à quoi tes études dans le fond?”, l’ouvrage de Melançon étant une sorte de mise en application de ses aptitudes d’expert du langage qui peut parler à tout le monde puisqu’elle aborde le phénomène québécois par excellence.

Langue de Puck, par Benoït Melançon

Illustrations et graphisme par Julien De Busso

Del Busso éditeur, 2014

128 pages.


[1] Impossible de ne pas penser à ce monologue de George Carlin qui s’était prêté au même exercice en comparant le football américain au baseball.

[2] Ces illustrations sont un peu inégales. Pour certaines, il est assez difficile de déchiffrer la lettre représentée, alors que pour d’autres, les dégradés sont moins réussis et on aurait pu se contenter d’une franche bichromie pour obtenir des résultats plus heureux.

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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