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Publié par le 15 mar, 2014 dans Danse | commentaires

Mayday Remix – Usine C : safari et ripailles en hyperglycémie

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Modifier un morceau en partie ou de fond en comble, le remixer, est monnaie courante en musique. De la même manière, nombre de pièces de théâtre sont adaptées par divers metteurs en scène. Ce n’est pas le cas en danse. Mélanie Demers innove donc en livrant en pâture son univers et ses interprètes à divers artistes pour un remix-dynamite sous forme de parcours à travers toute l’Usine C, où la fondatrice de MayDay est en résidence.

Les créateurs à qui Demers a confié les rênes ne viennent pas uniquement de la danse, loin de là. Sont de la partie les metteurs en scène Olivier Choinière et Catherine Vidal, la chorégraphe Catherine Gaudet, le collectif Les Fermières Obsédées qui verse dans la performance, le réalisateur Xavier Curnillon, l’écrivaine Catherine Leroux et Poirier, DJ et producteur de son état.

La soirée s’ouvre dans la petite salle de l’Usine C, avec une proposition du collectif Les Fermières Obsédées, intitulée Le Discours! et librement inspirée de l’imaginaire de Demers. Ces transfuges des arts visuels vêtues à l’identique et corsetées en rose bonbon livrent une performance musicale déjantée et odorante, où les percussions sont trempées dans du beurre d’arachide (!).

Bienvenue au paradis

On passe à la grande salle et on prend place pour la pièce Junkyard/Paradise remix, créée initialement par Mélanie Demers et recréée par Catherine Vidal avec les interprètes de la création initiale. Théâtrale, poétique et jouissive, la pièce explore les antipodes de la décharge d’ordures et de l’oasis de beauté, entre noirceur et légèreté.

On y retrouve les thématiques chères à Demers de la mise en représentation, de la distanciation et de la friction entre des états diamétralement opposés. Les moments forts y abondent, comme le buisson de fleurs qui se met à bouger et à débiter une litanie ou encore Demers en ingénue avec ses pots de Nutella telle Pierrette au pot au lait. En apothéose, les danseurs se couvrent de pâte à tartiner, allant jusqu’à se lécher les uns les autres.

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Poupées et sourires à volonté, danseurs en voie de disparition

Dans le hall du premier étage de l’Usine C à l’entracte, Poirier, qui a recomposé les trames sonores des pièces recréées, mixe et certaines personnes dansent. D’autres lisent le remix littéraire de Catherine Leroux, un très beau texte distribué par deux interprètes couverts de chocolat de la tête aux pieds, Nicolas Patry et Angie Cheng.

On peut aussi s’asseoir confortablement dans des fauteuils pour regarder le savoureux « reportage animalier » de Xavier Curnillon. À partir d’une séquence de la pièce Junkyard/Paradise, le réalisateur campe Mélanie Demers en éthologue vamp qui parcourt le Québec en robe vaporeuse rouge, escortée par son garde du corps, à la recherche d’une espèce animale en voie de disparition, « le danseur en liberté » pour la protéger grâce à son organisation MayDay. On y voit les interprètes de Junkyard /Paradise ainsi que Sylvain Courcelles et Xavier Bonput. Dans cette parodie de documentaire naturaliste, l’ironie et la dérision fricotent avec une réflexion subtile sur les enjeux actuels de la danse.

Pause-pipi. Dans les toilettes pour femmes devenues mixtes pour l’occasion, on a la surprise de découvrir des murs recouverts par des poupées de toutes les formes. Il y a même des poupons en plastique qui pleurent. On a un peu l’impression d’être dans un film d’horreur. Une apparition féminine dont les seins portent l’inscription « free smiles » vous sourit à l’envie. Conçue par la chorégraphe Catherine Gaudet, cette installation est interprétée par les collaborateurs de celle-ci, Caroline Gravel et Francis Ducharme.

Petits meurtres entre amis

Le parcours s’achève avec le remix de la pièce Goodbye par le metteur en scène Olivier Choinière. Celui-ci a choisi certains morceaux de la création initiale — faisant ce qu’on appelle un échantillonnage en musique – les déconstruisant, les répétant et les restructurant.

Entre autres, les interprètes y rejouent en boucle, de manière très distanciée, une scène de meurtre sur une musique enfantine. Ils y marquent la création initiale en expliquant verbalement leurs mouvements dans une cacophonie générale et en se contredisant les uns les autres.

Dans ce remix hilarant, plus verbeux et moins dansé que l’original, Choinière s’est notamment focalisé sur la thématique de la représentation et y a intégré les lipsynch de chansons célèbres qu’il affectionne. L’interprétation de The show must go on par Jacques Poulin-Denis est d’ailleurs truculente.

Enfin, dans la pièce initiale, les danseurs posaient des questions au public sans jamais laisser à celui-ci la possibilité de répondre : « Il y a trois choses importantes dans la vie, l’amour, la mort et la mort de l’amour. Êtes-vous d’accord avec nous? Avez-vous quelque chose à rajouter? » Le remix semble offrir un espace de dialogue : les interprètes prennent note des réponses qui fusent dans la salle, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il s’agit d’un faux dialogue : « La danse? Oui, c’est très important, on la rajoute. Le chiffre 9? Aussi. Le Nutella? Absolument. Le petit orteil? Certainement ». De cette manière, Choinière renforce encore davantage l’ironie de Goodbye, notamment par rapport au diktat à la mode selon lequel le public doit participer à tout prix.

Du reste, tous les collaborateurs de MayDay Remix semblent avoir des affinités avec l’univers de Demers et chacun d’eux semble avoir élu un angle maydayien pour l’amplifier. Cependant, les créateurs auraient pu aller plus loin en créant un parcours véritablement déambulatoire, sans contours, où l’on passe d’une proposition à une autre à son gré.

L’ensemble de la soirée constitue une œuvre en elle-même, odorante, hybride et exploratoire, qui donne le goût de voir émerger d’autres remix chorégraphiques. En danse, les pièces restent peu à l’affiche et ne vivent que si on parle d’elles… ou si on les recrée. Les collaborations entre artistes afin de remixer des créations peuvent changer la donne, en prolongeant la vie d’une œuvre.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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