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Publié par le 11 mar, 2014 dans Dossier critique, Varia | commentaires

ÉDITO – Pourquoi MMEH publie-t-il des critiques négatives ?

 
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Photo : Mark A Coleman

MMEH publie bien peu de critiques négatives. Ce n’est pas que nous soyons complaisants ou que nous aimions jouer aux thuriféraires, c’est plutôt un effet secondaire du bénévolat qui est notre « modèle d’affaires ».

Quand on a le choix d’écrire sur ce que l’on veut, avec comme seul salaire le plaisir de le faire, on a tendance à privilégier ce qui nous plaît, à avoir envie de partager nos coups de cœur et à vouloir faire connaître des artistes qui nous touchent.

Cela dit, il ne faut pas pour autant nous confondre, ou confondre le journalisme culturel en général, avec un exercice de promotion. Nous faisons de la critique.

Nous croisons parfois des œuvres qui, même si elles échouent sur plusieurs aspects, offrent quand même un terrain de réflexion intéressant. Parce que la critique, c’est ça : réfléchir sur l’acte de création et ce qu’il engendre.

Tenter de comprendre pourquoi une œuvre « fonctionne » ou pas est au cœur de la démarche du critique. Disséquer un succès permet d’apprendre certaines choses. Aller jouer dans les viscères d’un échec permet d’en apprendre d’autres.

Nous publions peu de critiques très négatives, donc, et quand nous le faisons, les réactions sont souvent vives. Notre plus récente, la critique par Daniel Grenier du roman Les fantômes fument en cachette de Milena Babin, a provoqué sur Facebook une discussion qui m’a un peu surpris (c’était dans une discussion privée). Quelques-uns ont remis en question la pertinence de publier une critique négative, alors que d’autres auraient préféré que l’on ne « s’en prenne pas » à une artiste de la relève. Il aurait mieux valu laisser l’œuvre « disparaître par elle-même » que d’en souligner les failles.

Ce que j’ai envie de faire, ce n’est pas de justifier la critique de Daniel, ni même de discuter de cette critique précisément, mais bien de réfléchir à ce pour quoi nous croyons important d’écrire et de publier des comptes-rendus négatifs sur MMEH.

NOTE : Pour la suite de ce texte, je vais parler des bonnes mauvaises critiques, celles dont le travail est fait de façon intelligente et réfléchie. Pour la distinction entre une bonne et une mauvaise mauvaise critique, lisez l’encadré.

La critique négative, ce n’est pas facile

Le texte de Daniel Grenier était long, et ce n’est pas pour rien : il voulait être certain que l’on comprenne que sa critique allait bien au-delà d’un goût personnel, d’un « moi je n’aime pas ça les bananes ». Avant la publication, Myriam et moi avons relu le texte et nous avons même suggéré de couper deux paragraphes parce que la ligne est mince entre être rigoureux et avoir l’air de s’acharner.

Les critiques dithyrambiques sont rarement mal interprétées. Encenser une œuvre qui, finalement, était probablement de type « 2 étoiles et demie » est plutôt sans conséquence et ne fait de peine à personne.

La critique négative, c’est autre chose.

La critique négative est beaucoup plus engageante pour son auteur. Elle va être scrutée, contestée, elle va susciter des réactions, on mettra en doute le bon jugement de son auteur. Mais aussi, quand on couvre la culture locale, on sait qu’elle a de bonnes chances d’être lue par l’artiste critiqué. Nous ne sommes pas des machines : nous sommes des humains, conscients de parler de ce qui fait la fierté d’autres humains.

Je peux vous assurer que les critiques négatives sont celles qui sont les plus relues avant publication. Par l’auteur, par sa blonde ou son chum (« Peux-tu me dire si t’as l’impression que je vais trop loin? ») et par la rédaction.

Les bonnes critiques négatives sont élaborées avec soin, en mettant en doute chaque mot. Si « magnifique », « beau » et « superbe » sont des mots assez interchangeables, il en va tout autrement de « faible », « désastreux » et « inégal ».

La critique négative « c’est plate pour l’auteur »

Il arrive souvent que le lecteur, par empathie, se mette à la place de l’artiste qui voit son œuvre se faire donner des épithètes peu élogieuses. Or, à l’inverse, qui se met à la place du critique qui a dû subir cette œuvre médiocre !???? (C’est une blague. Je promets de ne plus recommencer.)

Le lecteur se met à la place de l’artiste et il a mal pour lui, disais-je. « Ouch. Ce n’est pas très gentil tout ça. » Gentil. J’utilise le mot à escient, parce que je l’ai entendu souvent dans ce contexte. Cette idée de gentillesse qu’aurait oubliée le critique apparaît quand l’émotion du lecteur empathique prend le dessus et qu’il omet la partie analytique de ce qu’il vient de lire pour se concentrer sur ce que la conclusion de cette analyse lui fait ressentir.

Bonne mauvaise critique / Mauvaise mauvaise critique

Le moment où une critique passe de « critique » à « méchante » n’est pas toujours facile à identifier. Il y a là une part de subjectivité, mais le principe de base devrait être de toujours pouvoir justifier la dureté de son propos à l’aide d’éléments qui se trouvent dans l’œuvre critiquée.

Prenons deux exemples. Le premier, Christophe Huss, critique musical du journal Le Devoir, qui raconte être sorti après le premier mouvement d’une pièce de Verdi.

« Si je suis sorti, c’est parce que j’ai considéré que le bricolage de notes approximatives et d’intonations douteuses à la pelle que je venais de subir dans cet Allegro initial ne témoignait pas d’un respect suffisant du public. Il ne s’agissait pas d’accidents de parcours, inhérents au concert et à la pratique, difficile, d’une discipline artistique. C’était la résultante d’un évident manque de préparation, de maturation et de maîtrise. Et ça, ce n’est pas fair-play pour des gens qui sortent par –10 degrés pour vous entendre et qui payent pour cela. »

Critique dure (« je suis sorti tellement c’était mauvais »), mais justifiée (« l’interprétation était problématique pour les raisons X, Y et Z »). Bonne mauvaise critique.

Deuxième exemple, la désormais célèbre critique Que des mots dépourvus de sens, publié dans le Journal de Montréal.

« À ma sortie du théâtre, j’ai croisé un sans-abri. J’ai été reprise par la triste réalité en pensant à la présentatrice de l’Espace Go qui a tenu à remercier, avant que la pièce ne commence, Ottawa, Québec et Montréal pour leurs généreuses subventions. L’argent des trois paliers de gouvernements aurait pu servir à bon escient, comme nourrir une salle comble de sans-abri pour plusieurs soirs. Dommage! »

Même si le texte qui précédait ce paragraphe apportait peut-être des éléments démontrant les problèmes de la pièce (ouiiiiin, non. Il ne le faisait pas), ce paragraphe n’a rien à voir avec ceux-ci. Mauvaise mauvaise critique.

Mais aussi, certains lecteurs croient que le critique a un réel devoir de gentillesse envers les artistes. C’est faux. Le critique n’a pas à être gentil : il a le devoir de ne pas être méchant. La sévérité des mots doit donc s’accompagner d’une explication en bonne et due forme. On a tendance à l’oublier, mais il en va de même pour la critique positive. Si tu écris qu’un disque est un chef-d’œuvre, tu as le devoir de m’expliquer clairement pourquoi.

Épargner la relève?

MMEH se consacre surtout à la culture qu’on dit « émergente », à défaut d’un meilleur terme. Ses artisans sont généralement peu connus du public, ils en sont souvent à leur première œuvre. C’était le cas du livre critiqué par Daniel Grenier (même s’il a depuis reçu beaucoup d’attention médiatique), ce qui a mené, sur Facebook, à ce commentaire :

« Pour une critique de premier roman qui n’a pas vraiment eu d’attention médiatique, c’est un peu raide, mais bon. Pour un critique, c’est presque l’équivalent d’aller thrasher l’expo de fin d’année à l’école primaire d’à côté. »

En dessous d’une certaine quantité de romans vendus, donc, une quantité qui n’est spécifiée nulle part, le critique serait mieux de retenir son analyse si elle n’est pas positive.

Répétons-le : il ne faut pas nous confondre, ou confondre le journalisme culturel en général, avec un exercice de promotion.

Que l’artiste en soit à son quinzième disque ou à son premier roman, qu’il vienne de Montmagny ou de Kaboul, il a lancé son œuvre dans l’espace public. Il est normal et toujours juste d’en discuter.

Pourquoi parler d’une œuvre dont le retentissement ne sera pas très grand? Hé bien… pourquoi pas? Pourquoi vouloir priver le créateur (et le public) d’un regard extérieur et réfléchi sur son travail? Combien de disques faut-il avoir vendus avant de pouvoir profiter d’une discussion à propos de son travail?

L’artiste a de la difficulté à vivre avec cette discussion? C’est plate pour lui. Il lui reste deux options : cesser de rendre ses œuvres publiques ou cesser de lire les critiques.

La critique : une œuvre qu’on peut critiquer

Ai-je écrit que l’artiste n’avait que deux options? Oubliez ça : il en a plutôt trois. Si le critique est dans le champ, il est, tenez-vous bien, possible de critiquer sa critique!

La critique est elle-même une œuvre.

Son argumentaire peut être fort ou faible. Son vocabulaire peut être précis ou flou. Sa construction peut être impeccable ou laisser à désirer. Et comme dans le cas d’une chanson, d’une pièce de théâtre ou d’un roman, il y a une part de goût ou de vision personnelle.

Quand vient le temps de critiquer la critique, on peut donc se demander si son jugement est basé sur des prémisses exactes, si les mots qu’elle utilise sont les bons, si elle est capable de justifier les idées qu’elle propose.

Toi, l’artiste mis en face avec une critique négative avec laquelle tu es en désaccord, tu auras peut-être envie de répondre. Si c’est le cas, fais-le avec ce genre de grille d’analyse. C’est pas mal la seule vraie façon de répondre à une critique. Les autres manières ont tendance à te donner un petit air hystérique un peu gênant.

« MMEH, c’est poche! »

MMEH continuera donc à publier, de temps à autre, des critiques qui ne flattent pas l’œuvre dans le sens du poil. À chaque fois, nous nous assurerons d’offrir une critique qui soit respectueuse du travail et du temps que l’artiste a mis dans son œuvre. Vous trouvez qu’on fait mal notre travail? Dites-le. Le but de tout ça, après tout, c’est de parler d’art et de culture.

À propos de Mathieu Charlebois


Vous pouvez lire Mathieu dans les pages du magazine L'actualité, où il tient une chronique musique. Il fait également des critiques dans le Voir, quand celui-ci lui demande poliment. À la radio, il était le co-réalisateur de Dans le champ lexical, et vous pouviez parfois l'entendre parler trop vite à Bande à Part.



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