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Publié par le 7 mar, 2014 dans Théâtre | commentaires

L’architecture de la paix – Espace Go

Crédit photo: Anne-Flore Rochambeau

Crédit photo: Anne-Flore Rochambeau

Architecture en chantier

On attendait le spectacle avec impatience et curiosité : la rencontre d’une dramaturge habituée aux projets exploratoires (avec son implication au sein du Nouveau Théâtre Expérimental) et d’une metteure en scène qui crée déjà au confluent de la danse et du théâtre, avec sa compagnie Pigeons International, avait tout pour intriguer. La pièce d’Évelyne de la Chenelière mise en scène par Paula de Vasconcelos émane de la volonté de cette dernière d’explorer le concept de l’architecture de la paix, soit de la capacité pour un immeuble ou une place publique d’être porteur de paix, voir de l’instaurer par sa présence physique.

Or, la rencontre entre les deux artistes n’a en quelque sorte jamais lieu tant l’intégration entre les arts semble tout sauf naturelle. En ce sens, L’architecture de la paix rappelle plutôt l’entreprise ratée du Murmure du coquelicot (qui mélangeait maladroitement le cirque et le théâtre) que la fructueuse collaboration entre Étienne Lepage et Frédérick Gravel pour Ainsi parlait (où les mouvements et le texte se répondaient dans une série de scènes fragmentaires). La faute peut-être au texte d’Évelyne de la Chenelière qui ratisse large. Très large. Trop large. Répondant à l’invitation de Paula de Vasconcelos, la dramaturge explique dans le programme avoir écrit le texte comme un « matériau de construction » pour que son écriture soit « en attente d’interprétation » en sachant que la metteure en scène « procèdera à des assemblages et des fragmentations servant sa propre écriture », celle de la scène. Mais la metteure en scène, au contraire, n’a pas trouvé le moyen de s’approprier le texte et de l’intégrer efficacement aux passages dansés.

De quoi est-il question? De reconstruire le monde après un cataclysme, nommé le « grand bouleversement ». D’une guerre qui a tout ravagé sur son passage, des nuées de drones venus semer la désolation partout dans ce pays inconnu. Par miracle, un couple survit. Elle et Lui (Pascale Montpetit et Daniel Parent). Ensemble, ils se remémorent leur passé, réapprennent à donner sens aux mots alors que « les objets sont devenus indifférents à leurs usages ». Visités par les souvenirs fantômes de leur fils (Philippe Thibault-Denis) et son amoureuse (Ana Brandao), ils rebâtissent une maison (faite) de rêves et de ruines.

Le couple tente de se rapproprier l’histoire (la sienne, intime, autant que la grande, celle que les générations futures retiendront pour expliquer cette guerre) en nommant et ressassant les souvenirs tout en les critiquant. C’est qu’il ne faut pas savoir qu’on fait appel à sa mémoire, puisque dire « t’en souviens-tu ? » agit comme la pire des blessures. Le spectacle voit les personnages répéter les mêmes choses, les mêmes paroles, reprendre les mêmes gestes dans une narration cyclique qui revient sur elle-même plusieurs fois dans l’espoir, à terme, d’unifier les choses. Le spectacle se fonde sur une matière fertile autour des notions de mémoire et d’oubli, de réappropriation du passé par le langage et le récit (des thèmes par ailleurs récurrents dans l’univers de la dramaturge). Malheureusement, la partition d’Évelyne de la Chenelière, sans être inintéressante, vise tellement à l’universalité qu’elle finit par lancer des banalités sur la mémoire, l’oubli, la réappropriation du passé (et, du même souffle, du présent et de l’avenir) par le langage et le récit.

Rarement le mariage entre le fond et la forme n’aura été aussi peu réussi dans la dernière année : les transitions sont malhabiles – notamment les entrées et sorties du musicien qui accompagne en direct le spectacle –, l’espace mal utilisé (particulièrement dans certains moments dansés qui bénéficieraient de plus d’espace plutôt que de se coincer dans une zone scénique) et les gestes, déjà vus dans d’autres productions, ne frappent pas le spectateur. La faute, peut-être, au rôle de Paula de Vasconcelos, qui signe ici les chorégraphies, mais aussi la mise en scène entière du spectacle. La scénographie, bien qu’efficace, se révèle assez peu fonctionnelle et, surtout, mal maîtrisée par les comédiens. En fond de scène, un mur de carrés d’osier amovibles qui serviront à marquer les différences de lieux et de temps avant de figurer la maison reconstruite au cours du récit. Au sol, six tapis d’osier (trois de chaque côté de la scène) progressivement déroulés au fur et à mesure que les personnages reconstruisent l’histoire et le monde. Mais l’utilisation s’est avérée laborieuse et les acteurs ne semblaient pas habitués à se déplacer aisément dessus, glissant à plusieurs reprises lors de la représentation. De même, on se désole de voir les acteurs alterner entre un français normatif et un parlé « québécois », incapables de maintenir le même registre durant l’heure et quart que dure la pièce. En résulte un spectacle qui manque de rythme et de préparation dont le propos est dilué dans trop d’idées sans qu’aucune ne touche véritablement.

L’architecture de la paix, à l’Espace Go, jusqu’au 22 mars 2014

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



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