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Publié par le 28 fév, 2014 dans Littérature | commentaires

Les fantômes fument en cachette – Miléna Babin / Éditions XYZ

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J’attendais ce livre avec impatience, le troisième titre de la collection Quai No. 5 (XYZ), dirigée par Tristan Malavoy-Racine, qui se dit très actuelle et propulsée par des “voix distinctives”, des “styles affirmés” (Sylvain David, à la fin de l’année dernière, l’a inaugurée avec un roman expérimental narré en style indirect et à l’infinitif, Faire violence). La photo de la couverture est superbe. Le titre est intrigant et bien choisi, à la fois annonciateur et mystérieux: qui peuvent bien être ces fantômes qui fument en cachette? Il y a effectivement beaucoup de fumée de cigarette dans ce premier roman de Miléna Babin, de la fumée qu’on sent avec le nez et avec les souvenirs, celle qui révèle la présence autant qu’elle voile les émotions.

À n’en pas douter, il s’agit là d’un bel objet, à la réalisation duquel on a mis beaucoup de temps et de passion, aussi bien chez les éditeurs que chez l’auteure. Malheureusement, l’intérieur n’est pas à la hauteur de l’emballage, et c’est avec peine qu’on chemine d’un chapitre à l’autre jusqu’à la conclusion fastidieuse. Car rien ne fonctionne dans ce roman, et la lecture y est ardue. Dès les premières pages, on bute sur des faiblesses et des incongruités qui ne se résorberont pas. C’est à la fois une question de style et de trame, aussi bien qu’une question de vraisemblance narrative et de choix poétiques.

Un bref résumé de l’histoire s’impose d’abord, afin de mettre en contexte les observations qui suivront. Maeve (prononcez “Méve”, narratrice du récit) et Loïc, deux jeunes adultes de Québec, vivent une relation complexe, oscillant depuis des années entre l’amitié et l’amour-passion. Ils sont les branches principales d’un triangle amoureux complété par Fred, bonne amie des deux premiers, qui vient, selon Maeve, remettre l’équilibre dans leurs extrêmes. Au moment où le roman commence, Maeve fait une courte excursion au Renaud-Bray de la Place Laurier, où elle rencontre Max, un musicien, et sa soeur Kancelle [sic]. La jeune femme s’entiche aussitôt de Max, mais c’est sans compter sur la puissance de son affection pour Loïc, et sur l’ambiguïté des sentiments de ce dernier envers elle, résurgences du passé et vestiges de vieilles promesses, qui viennent mettre des bâtons dans les roues à la romance qui pourrait commencer entre Maeve et le beau musicien.

Racontée dans un style où certains voudront voir une finesse d’observation et une grande attention portée aux détails du quotidien, mais qu’il conviendrait plutôt de qualifier de plat et de banal au possible, cette histoire de triangle amoureux se voit “complexifiée” par l’intrusion du personnage de Murielle, octogénaire vivant dans l’appartement au-dessus de chez Maeve. C’est par Murielle que passera le récit pour atteindre la profondeur désirée et inclure les thèmes incontournables de la trahison, du mensonge et de l’infidélité, mais ceci d’une manière si artificielle et juvénile que non seulement le lecteur peine à y croire, mais en vient à remettre en question la fondation même du récit et des sentiments humains qui le sous-tendent. Je laisserai le soin aux gens de découvrir ce tournant imprévisible de l’intrigue, mais il ne fait aucun doute sur le fait que son côté plaqué et totalement gratuit nuit gravement à l’ensemble. Si c’était au départ un roman fade et sans goût, à partir de ce point crucial, cela devient un roman non maîtrisé, qui s’emballe et s’écoute sans se questionner sur son rapport au réel, où les points de tensions entre les personnages, dans leurs relations conflictuelles, sont mal développés, mal campés, esquissés comme autant de brouillons.

La psychologie des personnages est sans conteste un des aspects les plus problématiques du livre de Babin. D’une part, la narratrice, Maeve, manque cruellement de personnalité, aussi bien dans sa transcription du récit (dans sa “voix” à laquelle on a accès) que dans ses observations sur le monde. Sa petite “folie” douce, qui la rendrait attachante si elle n’était pas aussi mièvre dans son attitude, consiste à “écraser” les passants entre son pouce et son index, quand elle les observe par la fenêtre de son appartement, et à éviter les craques de trottoir quand elle se rend à une “date”, ce qui lui confère un petit côté Amélie Poulain (orthographié “Poulin” dans le roman*) et ne fait que souligner l’ennui et le spleen adolescent qui semblent l’entourer partout où elle va. D’autre part, les personnages secondaires qui gravitent autour de Maeve sont soit de simples ébauches, dont les motivations restent obscures (Anne, Fred) soit des stéréotypes (Murielle la vieille sage qui cache un secret, Kancelle la préadolescente quand même gentille).

Maeve est tellement peu intéressante et peu à l’écoute des autres (elle est toujours ailleurs quand Max lui parle, distante, elle ne répond pas à ses questions, elle louvoie) qu’on finit par se dire que son apparence physique est la seule chose qui attire les gens vers elle, ce qui accentue encore plus l’impression de superficialité d’une trame déjà chambranlante et qui repose exclusivement sur elle. En effet, l’histoire qui nous est racontée, transitant par ses émotions et ses impressions de jeune femme un peu blasée (mâtinées de jugements sur les autres et de références culturelles “cool” se baladant entre The Fray, Guillaume Vigneault et Bedouin Soundclash), prisonnière des remous émotionnels de son passé juvénile, perd son poids et sa justification dès qu’on se met à la place des autres personnages et qu’on essaie de comprendre les comportements et les réactions de la narratrice. Par exemple, une exploration en profondeur des motivations de Max, qui endure sans broncher les voltefaces de Maeve et la présence envahissante de Loïc dans la vie de celle-ci, aurait été la bienvenue, dans la mesure où on finit par se demander ce qu’il lui trouve.

Il y a dans ce livre un défaut de composition, qui s’explique entre autres par le long temps de gestation dont il est le résultat et le travail énorme qui a dû être fait au cours des années pour adapter, refaire, repenser, remodeler, un récit qui avait au départ émergé dans l’esprit d’une jeune femme finissant son secondaire V**. Il s’agit effectivement, au bout du compte, d’un roman de jeunesse, de ceux qui finissent parfois par acquérir un certain charme en raison de leur naïveté. Le problème, ici, c’est que cette histoire, y ajouterait-on des scènes de sexe torrides et des sentiments “matures”, n’a pas vieilli en même temps que ses personnages.

Rendu environ à la moitié du roman de Babin, on commence à comprendre et à ressentir deux choses, qui entrent en contradiction. D’abord, ce que ça doit représenter pour une jeune écrivaine de finalement réussir à publier un premier roman commencé il y a huit ans, un ouvrage réécrit plusieurs fois, de voir le résultat de tant d’efforts et de tant d’années de travail se concrétiser sous forme de livre, avalisé par une maison d’édition reconnue et par l’expertise et l’expérience des gens du milieu. C’est une chose. Ensuite, et malgré cela, on comprend que ç’aurait été une meilleure idée de repartir à zéro sur de nouvelles bases, au lieu de traîner cette vieille histoire et de la revamper jusqu’à plus soif. Peut-être aurait-il fallu à l’auteure, en effet, oublier ces fantômes de personnages qui la hantaient et commencer un récit inédit, émanant de sa réalité actuelle, et non de celle de l’adolescente de dix-sept ans qu’elle a été jadis.

Les fantômes fument en cachette, Éditions XYZ, Collection Quai No. 5

* Il ne s’agit d’ailleurs pas de la seule “coquille” à s’être glissée dans le manuscrit final. Le nom de l’artiste folk canadienne Basia Bulat y est étrangement orthographié “Bashia Bullat”.

**L’auteure explique le cheminement du roman et ses différentes versions au fil des années dans une entrevue accordée au magazine Les Libraires: « J’ai commencé à écrire cette histoire quand j’étais en secondaire 5. Évidemment, mes personnages ont beaucoup évolué au fil du temps. Au début, ils avaient 17 ans et, dans le roman final, ils ont la fin vingtaine. En fait, dans les premières versions, Fred n’existait même pas et c’était le triangle entre Maeve, Kancelle [la fillette de 8 ans] et Max [le musicien] qui était mis en valeur. J’ai réécrit l’histoire de A à V (juste pour ne pas dire de A à Z) pas moins de six fois! » 

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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