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Publié par le 14 fév, 2014 dans Danse | commentaires

Loveloss/Dancemakers : Douleur exquise dans sables mouvants / Agora de la danse

Photo: David Hou Interprètes: Simon Portigal, Ellen Furey, Amanda Acorn

Photo: David Hou
Interprètes: Simon Portigal, Ellen Furey, Amanda Acorn

Férue d’improvisation, la compagnie torontoise Dancemakers est de passage à Montréal avec Loveloss, un ovni poétique à la scénographie saisissante.

Lorsque Roland Barthes a perdu sa mère, il a écrit quotidiennement un Journal de deuil jusqu’à ce que la souffrance devienne supportable. L’artiste visuelle Sophie Calle s’est souvent adonnée au même rituel, créant entre autres l’exposition Douleur exquise à partir d’une rupture amoureuse. Et dans la danse, peut-on exorciser la douleur de la perte? Éclairage avec Loveloss, qui se penche sur le cheminement du deuil dans le corps cette semaine à l’Agora.

Pour la dernière pièce de Michael Trent, le public est assis sur deux rangées, entourant la scène. Celle-ci est constituée par un immense carré de papier blanc, surmonté par trois cônes de métal, d’où tombent des filets de sable. Trois petites dunes sur le plateau, le silence interrompu uniquement par le son ténu des filets qui s’écoulent : le paysage est frappant.

Photo: David Hou Interprètes: Ellen Furey, Benjamin Kamino, Simon Portigal, Amanda Acorn

Photo: David Hou
Interprètes: Ellen Furey, Benjamin Kamino, Simon Portigal, Amanda Acorn

Au bout d’un certain temps, entre en scène un danseur – Simon Portigal, qu’on a vu notamment à Montréal dans Chorus 2 de Sasha Kleinplatz et dans sa propre création dans le cadre de Piss in the Pool l’été dernier. Portigal entame doucement des mouvements toujours avortés, des prises d’élan sans cesse suspendues. Comme s’il changeait d’avis en permanence, soumis à des forces diamétralement opposées – Offrande ou bercement? Ouverture au monde ou repli sur soi? Sa gestuelle semble marquée par un leitmotiv constant, marqué par une suspension par un bras et une chute dans le sable paumes levées au ciel et tête vers le sol. Plus de dix minutes plus tard, il est rejoint par Ellen Furey. Elle aussi semble avoir sa gestuelle-leitmotiv, marche à reculons et petits rebonds interrompus. Les deux interprètes ne semblent pas du tout se voir, mais le rebond se communique à Portigal, propulsé par l’intérieur de la cage thoracique. Ellen Furey tourne ensuite sur elle-même, tel un derviche tourneur qui se livre à ce monde source de souffrance.

Portigal et Furey sont rejoints progressivement par les autres interprètes. Ils évoluent tous sur la scène, tels des atomes dont les trajectoires se touchent très peu. Pas de connivence, ni de partage. De très belles images émergent : les grains de sable dans les cheveux et sur la peau ; un rare mouvement de chute à l’unisson ; les danseurs qui tracent des figures dans le sable tel un jardin faussement zen ; les danseurs qui recouvrent l’un d’entre eux de sable et se couchent en amas près de lui, un ventilateur faisant doucement voler les grains ; la danse finale pacificatrice de derviche tourneur….  La trame sonore alterne entre le silence, des grésillements et la musique électroacoustique de Christopher Willes. Basée sur l’improvisation, Loveloss est ancrée dans un travail d’état qui se communique par moments aux regardeurs, entre apaisement et claustrophobie.

Photo: David Hou Interprète: Ellen Furey

Photo: David Hou
Interprète: Ellen Furey

Le chorégraphe Michael Trent, qui a perdu sa mère l’an dernier, a réuni des danseurs pendant plusieurs semaines, leur demandant de réfléchir au sentiment de perte et d’incarner celui-ci à travers l’improvisation. Benjamin Kamino, interprète intrigant qu’on connaît bien à Montréal, a rejoint le projet par la suite.

La souffrance monopolise la conscience et le corps des endeuillés, elle les ralentit et les exile du monde. Dans nos sociétés contemporaines basées sur un rythme effréné, la représentation de soi et l’obligation de performance, un deuil se vit surtout seul, malgré l’accalmie offerte par les rituels collectifs. De ce matériau, Michael Trent a créé avec des interprètes engagés, à la beauté poignante, une pièce originale et sensible qui se regarde avec le corps, ni trop symbolique, ni trop aride. Mais Loveloss manque parfois de limpidité, les moments de collusion entre les danseurs et entre le public et ces derniers étant constamment suspendus. Peut-être à l’image du deuil. La philosophe Simone Weil ne parlait-elle pas « du degré de douleur où l’on perd le monde* »? Il faut alors s’agripper et relancer sans cesse le mouvement, nous rappelle Loveloss.

*La pesanteur et la grâce, Simone Weil.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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