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Publié par le 11 fév, 2014 dans Littérature | commentaires

Tenir Salon – Serge Bouchard et la nordicité / Le Cercle

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Mardi soir dernier, c’était la deuxième mouture du concept Tenir Salon organisé par les productions Rhizome ici à Québec. L’événement affichait complet une semaine avant. C’est normal avec un invité comme Serge Bouchard, qui rejoint à peu près tout le monde, au-delà des générations et des goûts personnels.

Comme la dernière fois, le sous-sol du Cercle était rempli de sofas, de divans et de chaises disparates et vintages, pour créer une ambiance surannée. On avait ajouté des chaises pliantes en prévision de l’affluence. Et malgré ça, plusieurs sont restés debout. À côté de moi, au fond de la salle, une vieille télé allumée sur de la neige. Ça augurait bien: il serait beaucoup question de Nord, de froid, de skidoo et de raquettes.

J’ai déjà expliqué ailleurs le concept de ces soirées. Cette fois-ci, Bouchard recevait Jean Désy, écrivain, médecin, professeur, tutti quanti, et Marie-Andrée Gill, une jeune poète récemment finaliste du prix du gouverneur général. Bouchard était installé dans un fauteuil, Désy et Gill lui faisaient face, en angle, sur un long divan.

On a lu un poème de Désy, on a lu un poème de Gill, on a présenté l’hôte en termes élogieux teintés d’une douce ironie, et la discussion a commencé. D’entrée de jeu, Bouchard nous a montré à quel point il est un grand communicateur, un de ceux qu’on pourrait écouter des heures et des heures sans  s’ennuyer, qui ont le tour non seulement de parler de choses intéressantes, mais surtout de rendre les choses, n’importe lesquelles, intéressantes. Après les présentations d’usage, et avant d’entrer dans le vif du sujet, soit la nordicité, il a commencé en décortiquant le mot “salon” lui-même: on n’a pas tous les mêmes, le salon à l’européenne où l’on discute de façon endiablée n’est pas celui du canadien-français où on ne met jamais les pieds et où les meubles sont encore recouverts de leur plastique protecteur. Ici, le salon, c’est surtout l’endroit où on veille nos morts.

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Abordant ensuite la thématique de la soirée, Bouchard a demandé à Marie-Andrée Gill de nous expliquer ce qui la motivait dans l’écriture, dans le choix des mots, de ces mots de l’hiver et du territoire. La complicité entre les deux s’est vite installée, Gill ne semblait pas intimidée outre mesure par l’animateur et s’est confiée avec candeur. Elle semblait à l’aise et nous a offert quelques pistes intéressantes pour mieux aborder son oeuvre, teintée autant par la culture innue de ses parents que par la modernité québécoise. Les deux vieux routiers que sont Jean Désy et Serge Bouchard l’écoutaient avec bonheur parler de son attachement au territoire. Ils ont manifesté beaucoup de respect et d’admiration pour sa plume, qu’il me reste à découvrir.

Notre rapport (ambigu) à la culture amérindienne a sans doute été un des filons les plus féconds de la discussion. Jean Désy, parlant de l’exploration et de l’occupation du territoire, a beaucoup insisté sur nos liens avec les autochtones, sur ce qui nous unit dans un même imaginaire collectif. La langue a été abordée sous plusieurs angles, dont le métissage, et les échanges qui existent et qui nous définissent, ce qu’on a tendance à oublier trop souvent. Les paradoxes de l’urbanité et de la solitude créatrice ont également fait l’objet de quelques apartés intéressants. Bien sûr, le froid a pris beaucoup de place, et on se demandait parfois où était l’été dans cet imaginaire du nord qu’on nous décrivait avec éloquence et affection, où étaient les changements de saisons, les bourgeons, les fleurs, les canicules.

Si la discussion a été fructueuse, je ne saurais en dire autant du déroulement en tant que tel, alors que Bouchard a été interrompu quelques fois par les gens des productions Rhizome pour “orienter” le tout dans une direction préétablie, soit pour prendre une pause, soit pour lire des extraits de textes qu’on demandait aux invités de commenter. C’était un peu artificiel et ça coupait l’ambiance. Il aurait été préférable, à mon sens, de laisser filer les invités et de leur laisser le champ libre afin qu’ils choisissent eux-mêmes le moment où s’arrêter.

D’un autre côté, je dis ça, mais je suis conscient que si des textes n’avaient pas été lus, en fin de parcours, je n’aurais pas eu la chance d’entendre Alexandre Bacon lire un très beau poème de Marie-Andrée Gill où des images du nord, de New York, du fleuve, s’entremêlaient avec douceur et mélancolie. Je crois que tout le monde était conquis.

Comme durant la soirée animée par Maxime-Olivier Moutier, les trois intervenants nous ont offert une belle prestation, feutrée, drôle, intime, rassembleuse, qui s’est parfois un peu approchée des lieux communs et des grandes généralités manquant de nuances (c’est normal quand on part de rien et qu’on essaie d’arriver quelque part en à peine deux heures), mais qui ne s’est jamais essouflée.  Il y a encore quelques ajustements à faire, surtout au plan de l’organisation et de la participation du public, mais il ne fait aucun doute que le concept créé par Rhizome est d’une grande pertinence. Non seulement la popularité des événements devrait aller en grandissant, mais on peut facilement constater à quel point il s’agit là d’une idée brillante que celle d’offrir un espace de parole sans contraintes (autres que le thème) à des artistes et à des intellectuels et à permettre au public d’assister à leurs échanges, souvent fructueux. J’ai déjà hâte d’assister à la prochaine rencontre, où nulle autre que Catherine Mavrikakis s’entretiendra avec les écrivaines Nathanaël et Nicole Brossard, autour du thème du “féminin”.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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