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Publié par le 9 fév, 2014 dans Théâtre | commentaires

Les mécaniques de Lepage dans Pique et Cœur

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Jamais entendu le public applaudir aussi longtemps et aussi fort l’équipe technique (sorti des trappes de scène comme des marmottes au printemps) qu’à la salutation de la première de Pique, me dit un collègue.

C’est effectivement la scénographie qui prévaut dans ces spectacles de Robert Lepage dont on a souvent qualifié la dramaturgie de cinématographique. Même si elle puise dans l’imagerie du 7e art, sa pratique s’inspire tout autant de techniques de scène datant de l’époque où les concepteurs de théâtre devaient fournir un effort d’ingéniosité du plus haut niveau afin d’épater le public et de pallier certaines lacunes de leur temps. La scénographie de Lepage, travaillée conjointement pour Pique et Cœur avec Jean Hazel et pour Cœur avec Michel Gauthier, présente à la fois des aspects traditionnels et des idées nouvelles. Dans les deux représentations, l’espace modulable de la Tohu est, pour une rare fois, exploité dans sa forme pleinement circulaire, renouant avec l’arène de l’antiquité. Cette formule peu utilisée, car elle laisse peu d’espace de coulisse pour la technique et les comédiens, est ici utilisée avec adresse par l’équipe de Lepage.

Un peu d’histoire: 

Avant l’avènement de l’électricité, les théâtres s’éclairaient à la lumière de chandelles reflétées souvent posées en avant-scène, réflecteur dos au public. Les salles plus perfectionnées avaient un système monté sur roue, de chaque côté de la scène, qui permettait de préserver la continuité de l’éclairage en changeant les bougies dont la durée de vie était inférieure à la durée du spectacle. Il n’était pas exceptionnel, à cette époque, d’assister à une représentation de plus de trois heures consécutives. C’est à cet univers d’invention mécanique et d’innovation technique que Lepage rend hommage dans ses deux premiers jeux de cartes.

Permettant de percer le 4e mur et de faire de la scène un espace visible de tous les côtés, la scénographie circulaire a non seulement un impact sur le jeu des acteurs (les obligeant à plus de mobilité et d’expression corporelle), mais sur les spectateurs eux-mêmes qui, selonLepage, se retrouvent face à leur propre réaction comme dans une arène ou autour d’une table de jeu.

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Un bref entretien avec la chef machiniste de tournée, Anne-Marie Bureau, nous a éclairés sur certaines astuces développées pour la mécanique de ces spectacles.

Une scène en forme de cylindre tronqué, de 10,1m par 1,1m de haut, est l’élément central à partir duquel toute la scénographie est déployée. S’y joint une plateforme suspendue de circonférence semblable, supportant éclairages, écrans, herses et machinerie. La scène circulaire sert à la fois de coulisse, de salle technique et de support à divers stratagèmes scénographiques.

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Bien que la même structure soit utilisée pour les deux spectacles, certains éléments sont spécifiques à la scénographie de Pique et de Cœur. La scène de Pique possède 36 trappes, qui s’enfoncent ou se déploient pour créer l’espace de jeu, que ce soit une chambre, un bar, un comptoir de service, un cabinet de docteur ou même un bain vapeur. Les trappes s’enfoncent, les portes des chambres se lèvent avec une fluidité remarquable et un anneau circulaire en périphérie de la scène met en marche un mouvement rotatif. Celui-ci permet, en plus de dynamiser l’espace au sol, de créer des effets de reversements dans le jeu et d’accentuer la visibilité à 360 degrés. Ainsi, la scénographie de Pique nous révèle le paysage particulier à Las Vegas et ses environs, à partir d’un hôtel casino en passant une base militaire avoisinante jusqu’au désert.

Mais comment toute cette mécanique est-elle opérée? Croyez-le ou non, presque tout est actionné manuellement, à force de bras. Un système de contrepoids pour balancer les levées des portes et des trappes qui sont par la suite bloquées avec des panneaux latéraux, un système à rame pour faire lever les tables, un système à poignées, nécessitant 5 techniciens pour effectuer la rotation de l’anneau en périphérie dit « le beigne » : tels sont les mécanismes mis en place pour manœuvrer l’incroyable scène. C’est la régisseuse, à l’extérieur de la scène, qui donne le signal aux machinistes sous la scène, ceux-ci ne pouvant voir à quel exact moment se mettre en action.

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En considérant que le plancher de la Tohu consiste en une dalle de béton sans trappe ni échappatoire, il n’y a pas d’autre choix que de partager l’espace sous la scène entre les 6 / 7 comédiens (Pique / Cœur), l’accessoiriste, l’habilleuse, les 7 techniciens, ainsi que tous les costumes et accessoires nécessaires au déroulement du spectacle. Il va de soit que, dans un espace aussi exigu, chaque personne a son territoire, chaque comédien possède un cube de quelques pieds de largeur pour se changer. La technique est divisée entre 4 plateaux (nord-sud-est-ouest) possédant chacun son superviseur afin de minimiser les déplacements. Avec autant d’action sous la scène, un des rôles de la chef machiniste est d’orchestrer le déroulement des mouvements de scène et des déplacements pour assurer la sécurité d’abord et la fluidité du spectacle.

« Dans le temps, on ne parlait pas de Pique, mais d’Épée. On disait l’as d’Épée, le roi d’Épée… De même que, anciennement, le Cœur était la coupe, associée à la superstition, aux systèmes de croyances, mais aussi au monde de la magie et des illusions. »

- Robert Lepage

Le moment le plus marquant de Pique est sans doute la formidable finale, dans le désert, alors qu’un personnage en état d’errance évolue sur l’anneau circulaire rotatif, qualifié par Lepage de lieu hors monde. Plus tard, une tempête de sable est illustrée par la fumée montant vers le ciel autour d’un autre personnage, le cowboy mythique représentant le chaos. Cette volute majestueuse est créée simplement à l’aide d’un ventilateur très puissant accroché à la herse du haut, entouré de 6 petits ventilateurs pour orienter le sens de tournoiement de la fumée provenant d’une trappe au sol. Ce stratagème scénique a nécessité plusieurs journées d’expérimentation pour en arriver à un résultat qui sidère par sa précision et son aspect inédit. Pour les besoins de Cœur, la partie centrale de la scène est retirée pour faire place à un autre cercle rotatif, motorisé celui-ci, qui facilite plusieurs effets. De véritables tours de magie sont intégrés au spectacle, par exemple le numéro de la disparition sur la Stroubaïka (inspiré de Méliès). Des escaliers sont ajoutés de chaque côté de la scène pour permettre de nouvelles entrées aux comédiens. Aussi, dans la scénographie de Cœur, davantage de tissus et de vidéos sont utilisés. Des chapiteaux en toile et écrans sont déployés instantanément sous nos yeux. Les formes sont ainsi plus souples, mouvantes, que dans Pique.

Houdin, Nadar, Mélies

Cœur nous parle de l’Algérie, de la guerre, mais surtout d’illusion, de magie, de foi inéluctable. La pièce présente l’univers de Robert Houdin (magicien et inventeur connu, entre autres, pour ses automates) et de sa deuxième femme, l’excentrique Olympe Braconnier. L’illusionnisme et le théâtre sont complices de longue date, utilisant des dispositifs semblables pour les changements de décors et les disparitions. Elle aborde aussi les débuts de la photographie, avec un hommage au fascinant Félix Nadar. Puis, on passe ensuite aux prémices du 7e art, habilement introduit par le personnage de Judith qui enseigne l’histoire du cinéma. Ainsi, nous parvenons jusqu’à Georges Méliès, passé lui aussi maître dans l’art de l’illusion, inventeur des premiers trucages et de la scénarisation cinématographique.

Entre autres, un grand tulle encerclant la scène, servant d’écran à des projections rotatives lors des cours d’histoire du cinéma, apparaît du bas de la scène. Cet élément scénique rappelle adroitement le Praxinoscope de Charles-Émile Reynaud (ou son précédent le Zoétrope), par sa forme d’écran circulaire. Lepage renoue ici avec les origines du cinéma : la machine à rêves telle que définie par Méliès.

Cœur est donc un hommage, tant sur la forme que sur le fond, aux grands inventeurs qui ont marqué l’imaginaire de Robert Lepage et de tant d’autres par leur audace, leur créativité et leur ouverture d’esprit. La série d’engrenages et de roues qui habillent la plate forme suspendue en haut de la scène évoque au premier coup d’œil cette influence, un moment où la science et l’art s’unissent.  Les mécanismes ingénieux de la scène circulaire multifonctionnelle sont utilisés pour exprimer des espaces-émotions bien différents à travers les pièces : dans Pique, le confinement, et dans Cœur, le foyer (dans le sens du lieu sacré, familial, béni). En attendant Carreau et Trèfle, nous sommes laissés sur le même questionnement que le maître Houdin : vaut-il mieux connaître les trucs ou avoir foi en la magie du spectacle?



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