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Publié par le 9 fév, 2014 dans Théâtre | commentaires

La Ville / Espace Go

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De l’autre côté du miroir

Le travail de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, qui assurent à deux la plupart des mises en scène de la compagnie UBU depuis la création de Jackie en 2009, se passe presque de présentation. Poursuivant une démarche artistique qui se frotte à certains des auteurs les plus exigeants du théâtre, alternant entre dramaturgie contemporaine (Elfriede Jelinek, Thomas Bernhard, Dea Loher, José Pliya, Normand Chaurette) et moderne (Maeterlinck, Tchekhov, voire Shakespeare), ils se lancent pour la première fois du côté du théâtre britannique contemporain avec La Ville, pièce de Martin Crimp.

Le texte, divisé en cinq tableaux, joue de l’interpénétration entre réalité et fiction, fantasme et quotidien, violence et apathie. On y suit, sur quatre saisons, la vie de Clair, une traductrice et aspirante écrivaine, et Christopher, employé dans une compagnie qui apprend son congédiement lorsqu’il constate un matin que sa carte magnétique ne fonctionne plus. Un jour, la voisine, Jenny, fait intrusion dans leur quotidien : s’enchaînent alors les situations à première vue surprenantes, mais qui prennent forme progressivement dans une mécanique implacable et réglée au quart de tour.

L’écriture minutieuse de Crimp reproduit avec précision le mode de la conversation, faite de phrases interrompues, de questions sans réponses, de changements brusques de sujet ou encore de formes interrogatives qui amènent la discussion à revenir sur elle-même. Ces répliques courtes et rapides alternent avec des longs monologues où les personnages dévoilent leurs pensées les plus intimes, créant un univers métaphorique, voire onirique. Crimp s’amuse également avec les codes de la représentation à même le texte puisqu’il impose dans sa didascalie initiale un décor en plateau nu avec un piano au centre. De même, les entrées et sorties des personnages n’obéissent à aucune logique spatiale cohérente. Marleau et Jasmin relèvent le défi avec brio en choisissant simplement de respecter ces incohérences et de ne pas créer de motivation psychologique supplémentaire pour expliquer les déplacements, augmentant l’effet général d’étrangeté.

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L’espace scénique procède de cette idée alors que la scène est remplie de praticables de hauteurs différentes qui créent des zones de tensions entre les personnages, dynamisant les relations entre eux au gré des situations. S’en dégage un effet de labyrinthe (qui évoque à la fois le dédale sans fin des interprétations possibles du texte et la pensée toujours en mouvement des personnages) appuyé par les éclairages qui découpent l’espace en plaçant uniquement des spots sur les acteurs. Les trois-quarts de la scène sont presque toujours dans l’ombre pour accentuer l’impression d’étrangeté, mais aussi comme une invitation au public à se concentrer sur les acteurs, coupant toute autre distraction qui ferait obstacle au texte, difficile à appréhender complètement.

Les metteurs en scène choisissent un jeu statique qui repose sur l’articulation et le rythme de la voix, où chaque mouvement est coordonné avec précision, pour laisser toute la place possible au texte. À ce titre, Sophie Cadieux et Alexis Martin sont parfaitement à l’aise dans les rôles de Clair et Christopher, mais c’est Évelyne Rompré qui impressionne le plus par l’intensité de son jeu et les registres différents qu’elle peut convoquer dans une même scène. Sa présence dans le dernier tableau, où sa démarche de pantin fait écho à la marionnette qui figure la petite fille du couple, est particulièrement saisissante. Le texte est volontairement troué et la mise en scène de Marleau et Jasmin cultive judicieusement l’ambigüité des niveaux de sens. La ville du titre est principalement métaphorique, mais l’usage de la vidéo et de l’ambiance sonore crée également un espace urbain identifiable (à quoi renvoient aussi les éclairages par spots, figurant des lampadaires). Les trois écrans rectangulaires placés en fond de scène se remplissent progressivement de « taches » de lumière, à la manière d’un tableau abstrait ou impressionniste qui finit par figurer un centre-ville vu de nuit. Si l’utilisation de la vidéo était moins convaincante dans la mise en scène précédente du duo (Le dernier feu), elle trouve ici une signification poétique au service du texte.

Sophie Cadieux

Un mot au passage sur la comédienne, qui entame le dernier droit de sa résidence d’artiste à l’Espace Go : La Ville est l’avant-dernière création à laquelle elle participe avant Tu iras la chercher en mars. De Blanche Neige & La belle au bois dormant en 2012 à l’installation gratuite Les agglomérats émotifs qui se trouve présentement dans le vestiaire du théâtre en passant par les spectacles tirés des œuvres de Virginia Woolf et Nelly Arcand l’an dernier, l’actrice a su proposer des projets et des activités qui invitent le spectateur à poursuivre la réflexion en dehors de la salle. On ne peut que saluer l’initiative de Ginette Noiseux, directrice artistique de l’Espace Go, en espérant qu’elle se poursuive.

Et qu’importe, au fond, de savoir si Clair est le personnage gigogne à partir duquel les autres se construisent – elle serait alors une sorte d’Emma Bovary qui se perd dans les fictions qu’elle écrit et auxquelles elle aspire – ou si tout cela est bien réel. Crimp développe une écriture du simulacre dans laquelle chaque situation peut être à la fois illusoire et réelle, ce qui n’empêche pas pour autant que les personnages soient, à chacune de leurs présences scéniques, parfaitement authentiques. Un dédale imaginaire sans fin que Marleau et Jasmin rendent admirablement bien avec une mise en scène toute au service du texte. À ne pas manquer!

La Ville, À l’Espace Go, jusqu’au 22 février 2014

À propos de Francois Jardon Gomez


François Jardon-Gomez est doctorant au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et s’intéresse particulièrement à la notion de personnage dans le théâtre québécois contemporain. Il est également critique de cinéma pour revue24images.com et codirige, pour une deuxième année, la Mise en lecture interuniversitaire de textes théâtraux.



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