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Publié par le 6 fév, 2014 dans Littérature | commentaires

Scellé plombé / Maxime Olivier Moutier

moutier

La mort: tantôt dévastatrice, tantôt salvatrice. Elle peut réjouir et elle peut attrister, être attendue, mais aussi surprendre.  Mais ce qu’elle fait toujours et ce qu’elle fait de mieux c’est de marquer le temps, comme un métronome morbide et immuable. Dans Scellé plombé, le plus récent roman de Maxime-Olivier Moutier, la mort est un voile qu’on lève, un filtre qui tombe. Elle est un catalyseur où les non-dits deviennent des récits, alors qu’en parallèle les défauts se font légions et les bons souvenirs s’étiolent. Dissection en règle du couple et de l’amour à l’ère du 2.0 où il est difficile de vivre sans laisser de traces.

Le mari est trouvé mort sur un terrain de golf, dans une disposition étrange, inexplicable. Sa femme s’élance dans un monologue intérieur, une sorte de bilan peu reluisant de leurs dernières années de couple. Le ton est lourd, cinglant, voire dérangeant. Comme trop souvent, le romantisme avait laissé place à une routine banale, une lasse succession de mauvaises surprises, une relation où les éclaircies se faisaient trop rares. Pour passer son deuil, elle se fait un devoir de relater tout ce qui l’agaçait, de dessiner une cartographie de leur dérape amoureuse. Au fil des premiers chapitres, le lecteur voit se tisser un portrait peu reluisant d’un homme qui s’enlisait dans une vie sans véritable but, alors que la lourdeur du tableau émane surtout de celle qui le dresse. Moutier dérange en mettant en lumière tous les travers d’un couple qu’on connaît trop bien. Avec ce réaliste efficace qui lui est propre.

Tu avais grossi, tu faisais moins attention à ta personne. Tu n’avais plus d’orgueil, et il t’arrivait de ne pas te laver pendant plusieurs jours. Au lever, tu reniflais les pantalons de la veille, laissés sur la chaise, et remettais les mêmes chaussettes. Tu partais travailler sans te brosser les dents, oubliant de te couper les ongles ou de te placer grosso modo les cheveux. p.31

Au centre de ce couple se trouvent les enfants, dont Léopold, le fils qui assume en silence les frais de cette débâcle parentale. Bien qu’on apprenne la mort de cet homme dès les premières lignes du roman, la découverte du cadavre reste mystérieuse tout au long du récit, comme une nébuleuse qu’on ne serait saisir, une vérité inaccessible qui se déplie en plusieurs curieuses hypothèses. Le fils aurait pu être le dernier rempart où résiderait l’utilité de ce couple, et pourtant, il ne fera qu’en souffrir. Il assistera, stoïque, à la mort du couple qu’étaient autrefois ces parents, ainsi qu’à la mort de l’homme que fut jadis son père.

Ce qui marque à prime à bord dans l’écriture de Moutier c’est l’utilisation de la deuxième personne du singulier, une façon efficace de stigmatiser le mort qui sera, tout au long de la lecture, la raison d’être du récit. Jumelez à cela de nombreuses énumérations et de courtes phrases, tout est en place pour une lourdeur qui sert l’histoire, comme si la protagoniste ne cessait de jouer dans une plaie ouverte. Et au moment où on n’en peut plus, au moment où trop c’est trop, l’auteur change la perspective, braquant la caméra sur une narratrice désormais repentante, qui affirme ses torts et dévoile ses secrets. Ce changement n’est pas que salutaire pour le lecteur, il dévoile le génie de Moutier, donnant au même moment un souffle nouveau au roman.

Il s’est produit quelque chose de tout à fait simple. Un tournant dans le droit fil de mon existence. Un mouvement de bascule complet. Quelque chose que je veux bien essayer d’expliquer, ici maintenant, en te parlant comme si tu étais encore là. Parce que je n’ai pas su le faire avant que tu partes, parce que j’avais peur et je n’avais pas le temps. Pour l’heure, je ne peux prétendre me souvenir de la façon dont j’en suis arrivé là. p.55

Alors qu’on le croyait seul responsable de cette déchéance amoureuse, on découvre une femme qui a préféré fuir que combattre, avec pour exutoire, de terribles habitudes. Tentant de banaliser tant ses motifs que ses gestes, elle se dépeint finalement en Naricsse, aux maints défauts, qui parvient, tant bien que mal, à trouver sa place dans cet échec commun. On découvrira aussi Gaston, homme fort de peu de mots; la simplicité comme garde-fou pour ne pas descendre plus bas. Il fait croire à notre narratrice qu’un après est possible, voire enviable. Mais d’abord il y aura l’ordinateur, les courriels. Il y aura tout ce qu’elle apprendra sur son mari, tout ce qu’elle n’aurait jamais cru possible. Il y aura un deuxième homme, virtuel cette fois, le même avec lequel elle a partagé son lit et sa vie, mais à des lieues des portraits qu’elle aurait pu en faire. Car si elle pouvait vivre autrement en catimini, se vautrant dans le mensonge, pourquoi n’aurait-il pas pu en faire autant? Mais cela, ce sera au lecteur de le découvrir.

Scellé plombé c’est l’arrêt sur image d’un amour à la fois trivial, abject et vrai. C’est l’échec d’une conservation saine de ce qui nous brûlait l’intérieur aux premiers regards. C’est les vies qu’on mène parfois sans le savoir, parfois sans que les autres le sachent. C’est une ode au mur qu’on s’érige trop souvent dans le couple; un itinéraire des pièges qu’on décèle malheureusement a posteriori. Un roman au réalisme qui dérange et ce, malgré les exubérances narratives. Dans toute cette foire de désastres, on a le malheur de se retrouver.

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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