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Publié par le 23 jan, 2014 dans Arts visuels | commentaires

Contamination + Addiction de Michel Huneault / Maison du développement durable

 

Crédit: Michel Huneault

Crédit: Michel Huneault

Entre l’abstrait et le concret   

En ce mois de janvier qui oscille entre hiver et printemps, la Maison du développement durable accroche aux fenêtres de son hall d’entrée de grandes toiles imprimées de photographies de Michel Huneault. Au premier regard, des compositions regroupées en triptyque par couleur; il s’agit en fait de captations en gros plans de la rivière Chaudière qui borde le village de Mégantic, saisies dans les cinq mois suivant l’accident ferroviaire du 6 juillet.

L’exposition allie art visuel – parfois presque abstrait tant les plans sont rapprochés – à une documentation sur l’impact écologique de la catastrophe. Trois damiers photographiques représentent épisodiquement l’incidence de la propagation du pétrole dans la rivière adjacente. Les compositions se lisent en gradations chromatiques : celle en dominante orangée regroupe principalement des images des premières semaines suivant l’explosion (alors que la matière déversée était plus concentrée et les rives brulées conséquemment), celle en dominante blanche présente davantage la période ultérieure de décontamination de la rivière, alors que celle en dominante bleue paraît montrer l’essence diluée captée plus tardivement. Ainsi, l’exposition nous place dans une position instable, entre fascination et aversion, propice au questionnement. Une menace de mort plane sur le paysage dans ces images d’une troublante beauté.

L’utilisation du gros plan comme langage abstrait en photographie contextuelle soulève des interrogations. Est-ce « optiquement » correct de contempler ces images hors contexte, de s’épancher sur la richesse de leurs couleurs et de leur composition ? – Une problématique semblable, empreinte d’une dualité éthique, surgit devant les images spectaculaires et apocalyptiques d’un champignon atomique, d’un feu de forêt, ou d’un tsunami dévastateur. – Où, à l’inverse, est-ce que la représentation indirecte d’une situation concrète mène à une réflexion plus profonde ?

Utilisés dès leur origine à des fins documentaires, la photographie tout comme le cinéma sont par essence des médiums de captation du réel. Ils n’en sont pas moins des outils manipulés par un artiste et présentant intrinsèquement un point de vue. Par son cadre, la photographie impose une coupe sur la réalité, sortant certains éléments de leur contexte initial. Ici, les détails de la rivière révèlent des indices de la gravité de la situation tels des parties d’instruments servant à la purification des eaux. Reste au choix du spectateur de chercher les explications à ce qu’il voit; un exemplaire du magazine Québec science est d’ailleurs posé à cet effet à l’entrée. Libre à lui de simplement contempler l’ensemble et de laisser voguer son esprit hors champ. Avec un plan aussi serré, le hors cadre s’impose et est laissé à l’imagination, la suite du processus de projection est mentale ainsi que l’explique Yannick Vigouroux: « Plus la vision est resserrée, plus le cadre invite paradoxalement à son propre éclatement, au hors-cadre mental. En regardant aussi près de son objet, la photographie ne regarde-t-elle pas à côté de son objet, désignant les angoisses quotidiennes propres à notre société de consommation pour mieux les exorciser? » (La Voix du Regard, nº 12)

Crédit: Michel Huneault

Crédit: Michel Huneault

Si le traitement nous porte à réfléchir, le titre, Contamination + Addiction, est quant à lui sans équivoque sur la ligne éditoriale de l’exposition. Le photographe s’intéresse au rapport de l’humain à la nature, ou plutôt la perte de contrôle de ce dernier sur un environnement qu’il tente de maitriser. On y décèle le danger de la prise vitesse exponentielle et inconséquente du développement, jointe à une confiance aveugle en la technologie, telle qu’évoquée par Paul Virilio dans sa théorie sur la propagande du progrès*. La boucle continue de l’impact des désastres naturels engendrés par les activités irréfrénables de l’humain sur son environnement est un thème récurrent dans l’œuvre de Michel Huneault. Il s’y consacre précédemment dans son travail Post Tohoku, attestant du paysage brisé suite à la triple catastrophe écologique de 2011 au Japon.

En plus de Contamination + Addiction, qualifié d’essai photographique par son concepteur, vous trouverez sur son site une série intitulée La longue nuit (dont un échantillon est publié dans le magasine Vice vol 20 nº 11), illustrant d’une manière tout aussi elliptique le processus de deuil des citoyens de Mégantic suite à la tragédie. Tout en soulevant la question de ce qui prime entre le cadre ou le sujet, l’exposition prend une approche à la fois subtile et directe. Suivant le désir du photographe, le projet contribue à amorcer en douceur un processus de construction de la mémoire collective créée autour du terrible accident. Nous souhaiterions contempler prochainement ces photographies en grand format dans un contexte muséal.

Exposition Contamination + Addiction de Michel Huneault

Maison du développement durable, 50 Sainte-Catherine Ouest

Lun-ven 10:30h – 18h & sam 10h – 16h, jusqu’au 5 février

À contempler idéalement de jour pour profiter de l’éclairage naturel

http://www.michelhuneault.com/

http://www.maisondeveloppementdurable.org/

***

* Le futurisme de l’instant stop-eject ; la propagande du progrès, Paul Virilio, Galilée, Espace critique



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