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Publié par le 19 jan, 2014 dans Littérature | commentaires

Les fausses couches – Steph Rivard

Fausses-couches-web

TUER L’ENFANCE

La famille comme une grande maison. Les portes qui claquent dû aux coups de vent ou aux colères éphémères. Les planchers qui craquent sous le poids des pas lourds, des secrets. Une résidence meublée de non-dits, de tension. Un porche qu’aucun ne peut quitter et une réalité saisissable que par l’embrasure d’une fenêtre. Le réel derrière une vitre; l’enfance pour seul refuge. C’est dans ce domicile que Steph Rivard nous invite avec Les fausses couches, son premier roman publié aux Éditions de Ta Mère l’automne dernier. Visite libre d’une maison où la folie est tout sauf passagère.

Ces Fausses couches se lisent comme une série de portraits, un album photo qu’on n’aurait pas dû ouvrir. William a douze ans. Il est l’un des onze de cette famille à vivre dans cette maison qui est le point d’ancrage et le point de fuite de cette histoire. On découvre la galerie de personnages le soir de Noël, alors que Will se faufile du buffet au salon, du salon au buffet, évitant à tout prix les griffes des adultes en boisson. Dans le décor, on retrouve un père Noël aux facultés affaiblies, des cousins et cousines cachés aux quatre coins de la demeure, un oncle aux prises avec ses démons et Will, immuable, qui ne veut (peut) pas déranger l’ordre établi. On s’attachera à Bernadette et ses folies, on aimera moins Solange et sa façon bien à elle de casser le party. Et au-dessus de tous, comme le toit de cette maison, on retrouvera le père. Tantôt omnipotent, tantôt absent, il trône au sommet de la hiérarchie que Will dessine quand il s’ennuie.

« On a tous voté la honte aux yeux. Le tribunal a été chien. Et mon père tranche. Il décide que l’accusé doit partir sur-le-champ, pour ne plus revenir, parce que sa crise est signe d’un danger incalculable pour nous. » p.40

Tout au long du récit Will est dans une fuite perpétuelle. Sachant trop pertinemment que  l’enfance a une fin et qu’il devrait conserver l’innocence de son regard comme le secret le mieux gardé de cette famille. Sachant que tant les crises de Bernadette que les incursions de son cousin Nick dans le lit de sa sœur n’avaient que pour seul objectif de le projeter trop rapidement à l’extérieur de son monde; de l’obliger à voir les choses comme elles le sont vraiment; de tuer l’enfance. Et quand tout autour de lui se fissure, quand ses repères se font rares, il court à sa tour, se réfugier, s’encloîtrer. Pour continuer à fantasmer ce qui l’entoure, sans qu’on le dérange.

«  Entre mon front et mes tempes, je me suis parlé; j’ai catapulté des taupes dans les nuages pour qu’elles les détruisent; j’ai désappris pas mal de cris et je suis parti me réfugier dans ma tour, loin de tout. Enfin. Dans mes planches de bois à moi. Éloigné. Et j’ai gratté fort sur les mille-pattes qui voulaient me voler ma place. » p.90

Énonçons l’évidence, les accents Ducharmiens fusent de toutes parts dans ce premier opus. Sans être dans le pastiche, il se joue de la langue avec toute la liberté qu’une histoire résidant dans l’enfance lui permet. Les comparaisons sont nombreuses, tantôt éloquentes, tantôt ludiques, parfois lourdes et quelquefois de trop, il serait par contre ridicule de bouder son plaisir. On se surprend rapidement à corner plusieurs coins de page, car ses tournures de phrases nous charment, immanquablement. Et là réside la force du roman, son utilité, son sens. Dans les mots de Rivard, dans ce monde fantasmé qu’est celui de Will, la beauté de la prose transperce le lecteur tant par la naïveté que l’innocence du regard qu’il porte sur le monde. Au fil des pages c’est donc une lucidité, une maturité qui s’installera chez lui, malgré lui.

« Je veux reprendre ce qui m’appartient, mes minutes, ma vie, je redécouvre, je fais le ménage de ma chambre comme tout le monde, je joue au plus fort, et je m’écroule en réalisant que ça ne donne rien. Je ne sais pas vers où je marche. » p.101

Les fausses couches de Steph Rivard vont bien au-delà d’une série de racontars mettant en vedette des avortés de la vie; ils affirment une langue comme un terrain de jeu, où la prose, le lyrisme et la poésie cohabitent sans problème. On aurait aimé un fil narratif plus présent, une évolution du personnage plus marqué, mais on pardonne rapidement tout cela, car lorsqu’on referme ce roman, c’est un véritable florilège de citations précieuses qu’on tient entre les mains. Les fausses couches de Steph Rivard ne sont définitivement pas une fausse balle dans notre paysage littéraire. On a déjà hâte de le retrouver.

Les fausses couches, Steph Rivard

Éditions de Ta Mère, 2013

À propos de Jeremy Laniel


Issu d’un parcours académique qui était tout sauf littéraire, il est libraire depuis maintenant cinq ans et ne cesse de s’amouracher avec le monde du livre. Il est présentement président du comité de sélection du Prix des libraires et vous pouvez le retrouvez sur les ondes de CIBL à l’émission Lectures et châtiments.



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