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Publié par le 13 déc, 2013 dans Littérature | commentaires

Frères – David Clerson / Éditions Héliotrope

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Ceci n’est pas une critique en bonne et due forme. C’est une appréciation rédigée en vitesse, quelques heures après la fin d’une lecture marquante, celle de Frères, publié chez Héliotrope.

J’aurais pu me contenter d’écrire “euh, genre, wow” sur Facebook, et d’encenser le roman de David Clerson en 140 caractères bien tassés sur Twitter, mais je me suis dit que c’était la moindre des choses d’en parler un peu plus longuement, ne serait-ce que pour lui rendre justice un tant soit peu et pour prolonger le sentiment qui m’habite. La tribune que m’offre Ma mère était hipster sert à ça aussi, j’imagine: à mentionner en quelques lignes, en quelques paragraphes un peu plus élaborés qu’un tweet, à quel point un livre est bon, touchant, cruel, macabre, violent, sombre et lumineux en même temps.

Comme ça se lit en un après-midi bien investi (même si ça a dû prendre plusieurs mois à écrire, à concocter, à digérer, à consolider, à polir, etc.), je ne vais pas parler de l’histoire en tant que telle, sauf peut-être pour mentionner qu’il s’agit d’une quête identitaire et familiale comme il s’en est fait des centaines déjà et comme il s’en est rarement fait. Comme tous les bons livres, le roman de Clerson est à la fois une réécriture de grands thèmes universels et une invention langagière totale qui laisse croire, le temps de quelques chapitres, qu’on n’a jamais rien lu avant. Tout est neuf, tout est réinventé.

Court au point d’en être presque une novella, Frères tient en à peine 140 pages. Et c’est un exploit, parce que Clerson, en évacuant presque tout le superflu, parvient à construire un récit aux dimensions presque bibliques et à nous faire pénétrer dans un univers complètement autarcique, auquel on croit sans se poser de question. L’atmosphère est parfaitement balancée entre le détail quotidien et le mythe ancestral. Le temps y est long, allongé comme des années qui passent sans qu’on les voit vraiment. Les paysages y sont toujours lointains, de l’autre côté de la mer infinie, comme si on pouvait les atteindre uniquement en rêve.

L’envie de suivre ces personnages dans leurs tribulations commence dès la première page et tient beaucoup à la sobriété de la narration, toute en retenue et en évocation. La voix est impressionniste sans être floue, oblique sans être vague. On croise des créatures effrayantes (vraiment effrayantes), dont seules les couleurs nous sont décrites, et des humains qui sont peut-être des animaux, ou peut-être même des bêtes. Clerson retient son souffle et nous retenons le nôtre, et il orchestre ainsi notre adhésion à ce monde qui n’est pas celui que l’on connaît, mais qui nous happe et que nous hantons, en survolant les pensées de l’ ”aîné” et du “cadet”, le premier avec son seul bras, le second avec ses moignons de dinosaure carnivore.

Mais on est loin de George Orwell et de Animal Farm, et des leçons qu’il faut ou non en tirer. Ici, on est bien plus proche de William Golding et de Lord of the Flies, dans sa violence absurde et innommable. Le clin d’oeil est même presque explicite dans ce passage:

“Une nuit, il vit en rêve la tête de la chienne grise plantée au bout d’une pique, avec un nuage de mouches qui bourdonnait autour d’elle et la recouvrait, la rendait noire, comme carbonisée, et des enfants ronds, des enfants-porcs vêtus de rayé et le visage maquillé de blanc, qui dansaient tout autour, une danse primitive, une danse à la mort, en l’honneur de la reine des mouches.” (p. 92)

Ceci dit, et au-delà de la puissance des images évoquées par le destin tragique des protagonistes, toute la puissance de Frères, à mon sens, vient du fait que Clerson résiste à la tentation d’écrire une fable, ou une allégorie. Ici, pas de morale ou de métaphore filée: tout est réel, tout existe, et le sens de l’oeuvre se cache quelque part dans l’expérience intime de ces frères qui vivent dans ce monde de la même manière que nous vivons dans le nôtre, sans en voir l’entiereté et sans en maîtriser tous les signes, comme des prisonniers, ou comme des aventuriers.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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