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Publié par le 11 déc, 2013 dans Bande dessinée | commentaires

Léthéonie – Julien Paré-Sorel / Front Froid

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Tout adulte de la génération ayant fait emploi du lecteur VHS comme compagnon de matinées où les parents voulaient dormir a, au minimum, un film qu’il a regardé une bonne douzaine, voire plusieurs douzaines de fois. Dans mon cas, j’en ai eu plusieurs : j’ai écouté notamment ET, Spaceballs et Who Framed Roger Rabbit inlassablement, sans pouvoir m’expliquer leur attrait.

Je peux penser à au moins deux raisons faisant en sorte qu’un enfant peut visionner le même film sans jamais atteindre la satiété. D’abord, il y a cette fameuse « capacité d’émerveillement » de l’enfance qui s’étiole peu à peu, mais qui fonctionne à plein quand on est bambin, et qui permet de réactiver les sentiments provoqués par un récit, même si on connaît celui-ci par cœur. Ensuite, et de manière moins mielleuse, je crois aussi que plus on vieillit, plus on accumule dans notre répertoire culturel personnel une grande quantité d’œuvres, dont la diversité finit par contrecarrer la possibilité d’être complètement étonné ou désarçonné par une nouvelle offrande. En d’autres mots, ce qui sépare l’adulte de l’enfant, c’est la capacité du premier à être rapidement blasé que le second ne peut encore connaître, puisqu’il est en perpétuelle découverte. Du moins, ce n’est que très rarement qu’une œuvre parvient à me plonger dans un état de contemplation béate (voire bébête).

Et c’est justement cette sensation similaire à un envoûtement enfantin qui s’est produit presque entièrement en lisant Léthéonie de Julien Paré-Sorel.

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Je cherche à m’expliquer pourquoi il en est ainsi, et c’est une entreprise qui ne peut qu’être vouée à l’échec, parce que si jamais je finis par mettre le doigt sur ce que je cherchais, cela reviendrait à découvrir le truc derrière un tour de magie, et le charme s’estomperait, ce dont je sortirais perdant.

Et si j’ai écrit plus haut que la magie a opéré « presque entièrement » dans le cas de Léthéonie, c’est parce que le bât blesse au plan du scénario. C’est une œuvre qui « ne résisterait pas à l’analyse », en ceci que le récit est, à mon avis, peut-être un peu maigre, qu’il propose surtout une contre-lecture du conte fantastique, et, finalement que se pencher sur ses tenants et aboutissant, ou vouloir interpréter son « message », ne serait pas le mode de lecture qui produirait le résultat le plus heureux.

(En gros, parce que je crois qu’il faut quand même que je résume ce récit, ça raconte l’histoire d’un pêcheur qui se réveille sur la plage d’une île peuplée de créatures étranges, certaines monstrueuses, et qui cherche à comprendre ce qui lui arrive.)

C’est vraiment par le biais du visuel qu’advient le tour de force réussi par Paré-Sorel. Il imagine des bestioles tant magnifiques que repoussantes, ses décors sont somptueux et les nombreuses illustrations de paysages océaniques sont spectaculaires. Paré-Sorel s’applique énormément sur chacun de ses dessins[1], et le résultat est d’une grande qualité : ses illustrations, aux compositions fouillées,sont d’une grande densité mais néanmoins agréables au regard. Le rythme est impeccable : on passe autant de temps dans la contemplation que dans l’envie de tourner la page pour voir ce qu’elle réserve.

Je ne sais pas si ma deuxième lecture pourrait susciter pareil état d’ébahissement : Dieu sait que les beaux souvenirs cinématographiques de notre enfance sont fondés sur des films qu’on a peine à regarder une fois adultes, parce que ceux-ci ont mal vieilli ou, encore, qu’on a nous-mêmes trop vieilli pour ne pas être cyniques devant un film de Disney ou un Ciné-Cadeau. Peut-être que Léthéonie serait décevant à la deuxième lecture, parce que j’essaierais trop fort d’être conquis ou que je deviendrais trop analytique, voire méfiant, pour que je succombe une seconde fois. L’essentiel, c’est que ça ait parfaitement fonctionné à la première lecture, ce qui est déjà amplement suffisant.

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C’est assez rare qu’une œuvre produise sur moi cet effet relevant de l’envoûtement. Je préfère les lectures qui appellent une réflexion pour en apprécier pleinement la portée[2] et Léthéonie n’entre pas, à mon sens, dans cette catégorie. Et encore une fois, je m’admets mal accomplir ma tâche de critique en refusant d’être circonspect sur les causes exactes de mon appréciation de cette bande dessinée, mais pour cette fois, je plaide pour les conséquences de lectures. Je vous demande de me faire confiance et de découvrir par vous-même si la magie de Léthéonie va opérer sur vous.

***

[1] Petite anecdote : les deux fois où j’ai fait dédicacer une œuvre par Julien, il a mis au moins 30 minutes à réaliser ses illustrations! Cette application est, à mon avis, autant motivée par le souci du travail bien fait que par une grande générosité envers ses lecteurs.

[2] Je mettrais dans cette catégorie La guerre des rues et des maisons de Sophie Yanow, paru à La mauvaise tête, dont je n’écrirai pas une critique complète mais que je vous recommande fortement en raison de la qualité de la réflexion proposée cette bande dessinée autour du Printemps Érable, à mi-chemin entre l’essai et le fragment autobiographique.

 

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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