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Publié par le 4 déc, 2013 dans Littérature | commentaires

Jamais lu, Québec, 3e édition / Bar-Coop L’agité et Théâtre Le Périscope

La troisième édition du Jamais Lu à Québec durait trois jours, les 27, 28 et 29 novembre. J’ai manqué la première soirée, qui mettait en vedette Catherine Dorion et ses acolytes discutant des tabous de notre société en format table ronde, avant de laisser la place à deux lectures de pièces inédites. Par contre, j’étais là pour les deux autres événements.

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Vendredi soir, à l’Agitée, c’était ce qu’on appelle « L’accélérateur de particules », durant lequel des comédiens viennent lire des extraits de pièces en chantier. Debout ou assis devant un lutrin, ils et elles lisent le texte, en l’interprétant sans mise en scène, sans décor ni artifices, sauf leur talent pour rendre les émotions.

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Photo : Nicola-F Vachon

Ça a commencé en force avec Money Ricks, de Marc Auger Gosselin : deux frères se parlent au téléphone, le premier demande au second s’il a fait sa « liste », l’autre répond que non, qu’il haït ça faire sa « liste ». Le premier renchérit, s’il ne fait pas sa « liste », maman risque de lui acheter ce qu’elle avait prévu, c’est à dire une voiture neuve. On comprend rapidement qu’on a affaire à deux hommes provenant d’un milieu extrêmement aisé, et que l’un deux est visiblement mal à l’aise avec la richesse de sa famille. En effet, un peu bohème, Rick aimerait bien vivre sa vie tranquille, sans avoir à refuser sans cesse des cadeaux absurdes comme un condo rénové dans le Vieux Québec. Son frère, Richard, a du mal à accepter cette ingratitude, il va sans dire. C’était très drôle, bien punché, bien écrit, bien rendu par les comédiens. Et quel bon flash de mettre en scène cette espèce de tension familiale entre des privilégiés de ce monde. Pièce pour le un pour cent en crise d’identité.

Daniel Danis est ensuite venu nous présenter des passages de sa nouvelle création, Dernier demain, un monologue expérimental (où l’acteur décrit, narre, explique ce qu’il fait à mesure qu’il le fait) écrit et composé expressément pour le comédien Roland Lepage. Ce dernier est monté sur scène, s’est assis derrière une table et a livré une performance passionnante et pleine de bonne humeur. C’était beau à voir, cet échange intime entre un dramaturge et son acteur, alors que Lepage était à la fois le centre d’un hommage touchant et la marionnette d’un auteur cruel.

Véronique Côté a enchaîné avec un extrait d’une pièce très dure, qui raconte le deuil de deux parents après le suicide de leur adolescent. Son texte, très poétique, a été rendu par des comédiens bien préparés, extrêmement crédibles. Exploration sensible des phases du deuil et de la souffrance qui ne s’arrêtera jamais, Paysage en morceaux, risque d’être une pièce choc si jamais elle voit le jour.

Je ne sais pas trop quoi penser de Sœurs, de Jean-Michel Girouard, qui a suivi. De tous les extraits entendus, c’est celui qui m’a le moins donné l’impression de pouvoir saisir dans quelle direction l’auteur allait pour la création entière. Se balançant entre le comique et le dramatique, entre le philosophique et le mondain, Girouard (qui a lu lui-même, accompagné d’une comédienne) signe ici une sorte de réécriture du classique de Tchekov, Les trois sœurs. Il va falloir attendre le résultat final pour juger.

Le dernier extrait lu était tiré du projet en cours d’Isabelle Hubert intitulé Columbarium, qui s’intéresse au destin collectif d’une petite ville où un meurtre sordide a été commis et où les habitants refusent que l’assassin repose dans le même cimetière que sa victime. Il s’agit (d’après ce qu’on a entendu) du monologue de la propriétaire de la maison funéraire (une embaumeuse) qui s’est occupée du corps de l’homme et se voit maintenant aux prises avec la fureur de ses concitoyens. C’est un sujet lourd, mais le texte d’Hubert était étrangement et agréablement aérien, reposant beaucoup sur les digressions et la personnalité attachante du personnage qui s’adresse au public.

Somme toute, c’était là une excellente soirée, toute en rires et en intensité, où le talent des dramaturges est apparu clairement. On se sentait privilégiés d’avoir accès à des petites parcelles d’univers plus grands, avant tout le monde, avant qu’elles ne soient diffusées par le réseau institutionnel des théâtres québécois. Le Jamais Lu, dans ma tête, c’est exactement ça : donner accès à des trucs pas tout à faits terminés, en travail, des work in progress qui ne sont pas parfaitement polis, mais qui sont livrés avec un mélange de candeur et de rigueur très émouvant.

J’ai hâte de voir si un des textes sera présenté dans son entièreté bientôt. Je garderai les yeux ouverts et je vous tiendrai au courant. Il faut aussi souligner ici la performance extraordinaire d’Érika Gagnon, qui a lu le texte d’Isabelle Hubert comme s’il s’agissait d’un sac rempli de surprises et d’imprévus, de nuances et de subtilités. Elle était superbe à regarder, dans son naturel et son investissement.

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Photo : Nicola-F Vachon

Samedi, on a changé totalement de registre. Le théâtre du Périscope s’est transformé en cabaret moderne pour la présentation de « Fuck la Perfection », l’événement de clôture qui se voulait à la fois provocateur et convivial, dans lequel tout était permis. C’est probablement le moment où le festival s’est le plus éloigné de son côté « vitrine pour les jeunes dramaturges », en se rapprochant de la soirée littéraire, ou des soirées de poésie dans les bars, qui regroupent habituellement des gens de milieux artistiques divers, qui peuvent prendre des directions inattendues et qui finissent parfois très tard.

Édith Patenaude, qui l’a conçue et conceptualisé, avait beaucoup insisté sur la thématique du Jamais Lu de cette année, soit « Là où on a peur », en disant que les invités allaient « être game », et se mettre en danger, parce que sinon ça ne valait pas la peine. Selon l’idée originale, dans les mots de Patenaude, il s’agissait d’ « avoir peur de plein de choses. [De] l’éclater en fragments, en beats, en manifestes, en poésies, en chœur, en slams, en tounes en dénuements, en périls, en actes de foi, en soulèvements, en cachette en dessous du lit. L’angoisse, ça explose ou ça implose comme ça veut, donc tout croche. » C’est peu dire que les attentes étaient élevées.

Patenaude elle-même a ouvert le bal en « étant game » de surmonter ses propres peurs et ses anxiétés liées au monde du théâtre et à la vie en général : elle s’est lancé des défis et a proposé à la foule de participer. D’abord, comme premier défi, elle nous a demandé de nous prononcer sur certaines interrogations de longue date. C’était à nous de trancher : devrait-elle se couper les cheveux courts pour vrai au lieu de toujours faire semblant; devrait-elle arrêter de croire qu’elle ratera sa vie si elle n’a pas d’enfants; etc. Ça commençait bien, avec humour et avec une certaine fronde… même si je me suis demandé dès le début qu’est-ce qui arriverait si on lui enlevait son texte (écrit pour « sonner » comme s’il était improvisé), duquel elle semblait un peu prisonnière.

Ensuite, les autres artistes se sont partagés l’avant-scène (c’est une expression : la « scène » n’avait pas d’ « avant », on était disposés autour) à tour de rôle. Ils sont venus nous exposer certaines de leurs angoisses, sous des formes très différentes.

Joanie Lehoux a parlé de la tentation du terrorisme par désœuvrement en l’explorant à travers une fiction. Marianne Marceau a livré une performance très très drôle, en analysant de façon éloquente et avec un ton professoral la couverture effrayante d’un des classiques de la collection Frissons, Chez Trixie. Jocelyn Pelletier a slammé trois pièces à saveur politique et sociale, certaines plus efficaces que d’autres. Maud de Palma-Duquet, de son côté, nous a parlé avec humilité de son admiration pour les gens qui font une différence, dont son ancêtre, le Patriote Joseph Duquet, mort sur l’échafaud en 1838. Simon Boulerice s’est adonné à un exercice d’autodérision savoureux, au cours duquel il a étalé son besoin maladif d’être reconnu et aimé. Elkahna Talbi nous a fait réfléchir sur les préjugés et les présupposés, en s’attaquant à la méfiance et au mépris des autres. Matthieu Dugal a proposé un plaidoyer au ton léger (quoiqu’assez cynique) sur notre monde de plus en plus « technologique » et « superficiel », décliné au je, au tu, au nous, au ils, et ponctué du son des notifications Facebook. Et finalement, Mykalle Bielinski, juchée en haut à l’arrière de la salle, s’occupait de l’ambiance sonore et a chanté quelques chansons de son répertoire, planantes et envoûtantes.

S’occupant également de la mise en scène, Édith Patenaude a su créer une soirée très divertissante, bien rodée malgré le peu de temps de préparation, qui a, me semble-t-il, enchanté la foule. Au lieu de simplement nous offrir une série d’interventions se succédant, elle a décidé de mixer les textes ensembles et de les faire s’entrechoquer, se rencontrer, se répondre, alors que les auteurs des textes restaient sur scène, participaient tout au long et se relançaient les uns les autres. D’après ce que j’ai pu constater en demandant l’avis des deux personnes qui étaient à côté de moi et avec qui j’ai eu la chance de discuter après la fin du spectacle (salut Stéphanie et Nicolas, merci pour ce bon moment!), ça a été un succès sous bien des aspects. Les textes étaient honnêtes, transpiraient la sincérité et l’émotion était souvent palpable.

Au bout du compte, je crois que tout le monde a passé un agréable moment, mais je ne peux m’empêcher de me poser la question, en réfléchissant à ce que j’ai vu et ça ce qui a été offert : est-ce que la mise en scène élaborée n’a pas finie par nuire au propos et au concept? Autrement dit, l’usage des codes et des conventions du théâtre (mouvements chorégraphiés, monologues, apartés, préparation, générale, montée d’intensité, etc.) aurait-il fini par empêcher qu’on soit témoin d’une réelle remise en question de la « perfection », et non de la mise en scène bien huilée d’une « imperfection » qui laissait bien peu de place à l’imprévu?

Ce que je veux dire, c’est qu’à part Édith Patenaude, je n’ai senti personne se mettre en danger (sauf Matthieu Dugal, peut-être, qui n’était vraiment pas dans son élément et qui a joué le jeu, chapeau là-dessus), alors que les textes livrés ont parlé de « peurs » ou de « craintes » de manière assez rassurante. Que ce soit par le biais de l’humour (Marianne Marceau), ou par celui de l’autodérision (Simon Boulerice), on a peut-être empêché qu’une véritable fragilité ne soit communiquée au public, ou du moins une impression de possible basculement dans l’inquiétant, dans l’angoissant, qui nous aurait fait réfléchir d’une toute autre manière.

À la limite, je dirais que c’est nous, le public uniquement qui avons été éprouvés en ce sens, lorsque Patenaude nous a demandé de regarder notre voisin ou voisine de siège dans les yeux, sans tricher, pendant une trentaine de seconde (son second défi : oser soutenir le regard de l’autre). C’était assez bénin, d’accord, mais ce moment élastique, à la fois difficile et grisant, personne ne l’a remis en question, et on a tous participé à la « rencontre » éphémère ainsi orchestrée. En jouant dès le début avec le quatrième mur, en le faisant sauter et en demandant à la foule d’être proactive, Patenaude a réactivé certaines peurs viscérales de n’importe quel public au théâtre, celles de se faire prendre à parti, de se faire pointer au milieu des autres, de se faire extirper de son anonymat rassurant.

En y repensant, il me semble que j’aurais aimé sentir qu’on n’était pas les seuls à devoir sortir de notre zone de confort, ne serait-ce que le temps d’un regard prolongé.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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