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Publié par le 3 déc, 2013 dans Cinéma | commentaires

Jackie – Antoinette Beumer / Festival du film de l’Union Européenne

Jackie est le dernier long-métrage à avoir été présenté à Ottawa dans le cadre du 28e festival du film de l’Union européenne. Réalisée par Antoinette Beumer, mettant en vedette Jelka et Carice Van Houten – sœurs dans la vie comme à l’écran – ainsi que Holly Hunter, cette comédie dramatique néerlandaise propose de revisiter le genre du road movie à l’américaine en le présentant dans une perspective un peu autre; à la fois interculturelle et féminine, d’une certaine manière.

L’histoire est plutôt simple : Sofie et Daan, sœurs jumelles non identiques élevées dans une famille homoparentale aux Pays-Bas, reçoivent un jour un appel des États-Unis. Leur mère biologique, qu’elles n’ont jamais rencontrée, est malade, blessée à une jambe, et doit être accompagnée dans un centre de réhabilitation. Sans famille, sauvage, elle ne collabore pas du tout à sa prise en charge et c’est un infirmier de la maison de transition qui l’héberge qui trouve le nom des Néerlandaises, avec une photo d’elles à leur plus jeune âge, dans le portefeuille de la Jackie qui donne son nom au film. Daan est enthousiaste à l’idée de rencontrer enfin sa mère; Sofie ne veut rien savoir de cet « utérus » (son expression) avec qui elle n’entretient aucune relation. Malgré tout, la plus jeune des deux sœurs, venue au monde dix minutes après son aînée, réussit à convaincre celle-ci de l’accompagner; elles se rendent donc au Nouveau-Mexique, où leur vie sera appelée à changer au contact du personnage interprété par Holly Hunter.

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On ne réinvente pas la roue avec un tel scénario, que cela soit dit. N’empêche que la proposition de Beumer donne lieu à un film hilarant qui aura réussi à me désarçonner par un revirement de situation complètement inattendu dont je ne dirai rien – parce qu’il faut parfois arrêter de bouder son plaisir – sinon qu’il vient déséquilibrer complètement la charge émotive construite jusque-là en crescendo. Avec une chute pareille, et qu’on me permette l’expression : ça passe ou ça casse. Peu de critiques professionnels ont écrit sur le film, même s’il a fait partie de la programmation officielle de quelques festivals d’importance. On se contente bien souvent de reprendre les termes du communiqué de presse, de sorte que les textes se suivent et se ressemblent tous un peu (beaucoup). Néanmoins, le film n’a visiblement pas plu à Éric Lavallée de ioncinema.com, qui lui reproche, par exemple, dans un texte plus substantiel rédigé à la suite du Toronto International Film Festival en 2012, la douche froide de la fin. Je ne partage pas cette opinion, mais, je l’ai dit, ça passe ou ça casse…

Le clin d’œil en négatif au Thelma and Louise de Ridley Scott rend la déception narrative dont le spectateur est victime encore plus délicieuse. Si les personnages manquent de substance, selon Lavallée toujours, on ne peut quand même pas récuser tout le film sous prétexte qu’on n’en sait pas assez sur les motivations profondes des trois femmes qui partagent le Winnebago déglingué qu’elles lancent sur les chemins de poussière et de sable du Midwest américain. D’ailleurs, je ne suis pas certain d’être tout à fait d’accord avec le sentiment énoncé par Lavallée : importe-t-il vraiment que les deux soeurs soient parfaitement individualisées par un scénario psychologisant? A-t-on besoin de connaître leur moi intime afin d’apprécier le film et ses péripéties? C’est un moment qui est offert par Beumer, une tranche de vie certes déterminante pour les personnages, mais qui se suffit en elle-même, qui n’appelle pas à ce qu’on croit coûte que coûte que les personnages sont réels et que l’histoire qui leur arrive est vraie. À mon avis, c’est la narration cinématographique qu’il est intéressant de retenir de ce film, la manière dont les tensions sont créées et dénouées, parfois avec doigté, parfois de manière rustre et sans fignolage. C’est le punchline livré avec hardiesse, presque effrontément, qui fait tout l’intérêt de Jackie.

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Je suis bon public, il faut l’admettre, dès qu’une famille dysfonctionnelle est lancée sur la route. Malgré tout, il y a quelque chose là qui a séduit cette part de moi-même qui aime tout particulièrement le petit film d’auteur, celui qui emprunte à plusieurs genres à la fois en tentant de mettre le bout du doigt, le plus humainement possible, sur cette chose fragile que l’on appelle l’existence. Jackie rappelle bien sûr Little Miss Sunshine, de Jonathan Dayton et de Valerie Faris, mais aussi The Flying Troutmans, roman de la Manitobaine Myriam Toews publié en 2008. Ce n’est pas une somme cinématographique, ni un essai féministe, ni un traité sur le progressisme social, mais c’est une histoire à la fois très drôle et très touchante que je ne me suis pas empêché d’apprécier même si elle ne m’a pas emporté sur les sentiers escarpés de la pensée intellectuelle et articulée.

L’inquiétante étrangeté du Nouveau-Mexique est pour quelque chose dans la réussite du long-métrage de Beumer. Il faut dire que Jackie, la jambe fracturée, le tympan perforé, à l’allure désarticulée et presque dérangée, fait peur plus qu’elle n’émeut dès ses premières apparitions. Si le personnage s’humanise au contact des deux Néerlandaises, on reste dans une atmosphère de méfiance qui permet à peu près tout. C’est-à-dire qu’on ne se surprend pas qu’elle sorte de sous les couvertures un fusil de chasse lorsque Sofie vient la réveiller, mais qu’on est davantage étonné qu’elle le fasse pour protéger ses filles d’une bande de garçons éméchés qui tentent de les violer à la sortie d’un bar. Puis ce sont les animaux sauvages qui menacent les protagonistes, le soleil du désert, la panne sèche, les lesbiennes à motocyclettes, la tempête de gypse blanc, et j’en passe… Il y a dans cette succession de péripéties non seulement un certain ressort narratif qui permet aux personnages d’évoluer, mais également une extravagance charmante – et un peu louche – que le choix de situer l’action au Nouveau-Mexique favorise certainement. En somme, Jackie est un film surprenant en ce qu’il honore ses promesses en même temps qu’il leur fait un certain pied de nez ironique.

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Les cinéphiles de Vancouver pourront assister à la projection du 5 décembre prochain, à 18 h 30 (heure normale du Pacifique), à la cinémathèque de Howe Street. Le film, vu par plus de 100 000 personnes à travers le monde selon la maison de production, est déjà disponible en DVD et en Blu-Ray, du moins en Europe. Pour plus de détails, on visitera le site officiel du long métrage : http://jackiedefilm.nl/.

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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