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Publié par le 30 nov, 2013 dans Littérature | commentaires

Tenir Salon – Productions Rhizome / Le Cercle

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Mercredi soir dernier, Maxime-Olivier Moutier tenait salon dans le sous-sol du Cercle, où il recevait la romancière Andrée A. Michaud et l’artiste et écrivain Marc Séguin. Pour l’occasion, la salle avait été aménagée avec des divans vintage prêtés par le conservatoire d’art dramatique de Québec, histoire de donner une atmosphère chaleureuse et feutrée à la rencontre littéraire qui se voulait hors norme.

C’était le début d’une série qui se poursuivra tout l’hiver. Pensé par les Productions Rhizome, le concept est simple : il s’agit de reproduire un tant soit peu l’ambiance des salons littéraires européens du XVIIIe et XIXe siècles, où des artistes recevaient d’autres artistes à la maison et jasaient de tout et de rien, avec finesse et éloquence. Ici, la différence c’est qu’un public assiste à la rencontre (assis dans leurs fauteuils, Moutier, Séguin et Michaud nous faisaient face). Idéalement, selon les organisateurs,  la foule participerait à la discussion, mais c’est risqué, parce qu’on ne veut pas que ça devienne trop chaotique. Mercredi soir, on s’est contenté de proposer une période de questions à la fin et il y a eu très peu d’interventions du public. Beaucoup de rires, par contre, et une convivialité que tout le monde a ressentie.

D’entrée de jeu, Moutier nous a avertis, goguenard, qu’on était « chez lui » et qu’il avait tous les droits, celui de mettre des gens dehors en premier. Il avait préparé des notes, s’était renseigné sur ses invités et a abordé de front le thème de la soirée, soit « l’inquiétante étrangeté ». Parfait pour un psychanalyste. Tout au long de la soirée, Freud, l’inconscient, les rêves, les sursauts improbables et inexplicables de la création sont donc revenus comme des leitmotive et ont orienté les échanges.

Les trois intervenants ne se connaissaient pas personnellement, on l’a remarqué tout de suite, et c’était un peu froid et artificiel au début. Moutier a présenté ses invités en entamant une conversation qu’il a dû interrompre pour passer de l’un à l’autre. Bien assez vite, pourtant, un rythme s’est installé, tout le monde s’est détendu et quelque chose d’un peu magique est arrivé, quelque chose qu’on n’a pas souvent la chance de voir dans un tel cadre : on a assisté à une véritable discussion entre trois artistes.

Source: https://www.facebook.com/productionsrhizome

Source: https://www.facebook.com/productionsrhizome

Marc Séguin, qui selon ses dires ne prononce habituellement pas plus de 45 mots par jour, était assez volubile. Réticent dans les premières minutes, il s’est laissé prendre au jeu et a paru apprécier cette tribune particulière qui leur était offerte. Andrée A. Michaud, de son côté, a plusieurs fois remis les deux autres sur le droit chemin, en clarifiant une incertitude ou en venant nuancer un argument. Elle a énoncé de belles idées sur la création romanesque comme perpétuelle prise de décisions (grammaticales, stylistiques, narratives) pouvant créer un effet, par accumulation, de hasards inquiétants. Ses interventions, sobres et pondérées, étaient toujours pertinentes.

Je tiens à souligner que le succès de la soirée doit beaucoup à Maxime-Olivier Moutier, qui a fait un travail admirable, en laissant de côté ses habits de romancier pour enfiler un temps ceux du psychanalyste. Ne se prenant jamais trop au sérieux, mais utilisant à bon escient son excellente écoute et son sens de la répartie, il est parvenu à sortir du moule complaisant de la « rencontre littéraire » et a su confronter ses invités en les plaçant devant certaines contradictions de leur discours. Par exemple, lorsque Séguin a dit qu’il travaillait beaucoup avec son instinct, et qu’il ne cherchait plus à comprendre, ni à exprimer parfaitement comment fonctionnait son processus créateur, Moutier l’a relancé sur l’inconscient et les phénomènes inexpliqués des coïncidences et des hasards freudiens et lacaniens. Séguin a alors répondu en riant « OK, tu vas trop loin, moi c’est là que je m’arrête, tu vois », ce à quoi Moutier a rétorqué « Et moi c’est ici que je commence, mon cher. » C’était savoureux. Juste pour ce court échange, ça valait la peine d’être là.

Comme n’importe quelle discussion à bâton rompu, ça n’avait parfois ni queue ni tête, certains sujets effleurés s’approchaient parfois du cliché sacrilège qu’on voulait à tout prix éviter, et l’offre de participation du public vers la fin a été un peu décevante, comme si les invités esquivaient un peu les questions. Mais je crois que tout le monde était un peu fatigué à ce moment-là, et c’est compréhensible après une heure et demie de conversation ininterrompue. Ils ont arrêté ça là, la musique est repartie, et on a pris un verre.

Bref, mercredi soir dernier, Maxime-Olivier Moutier a tenu salon et il a tenu le fort avec brio. Je ne suis sûrement pas le seul à avoir espéré assister au début d’une longue tradition.

[Prochain rendez-vous en février prochain, alors que ce sera au tour de Serge Bouchard de recevoir Jean Désy et Marie-Andrée Gill pour discuter de la « nordicité]

Pour connaître les détails du projet sur le site des Productions Rhizome, c’est ici.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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