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Publié par le 26 nov, 2013 dans Cinéma | commentaires

Québékoisie et Arctic Defenders – RIDM 2013

 

Affiche-QuébékoisieBeaucoup de documentaristes québécois ont choisi le thème de la rencontre avec les peuples autochtones au cours des dernières années. Que ce soit dans Le Nord au coeur de Serge Giguère, Paroles amérikoises de Pierre Bastien ou Les ailes de Johnny May de Marc Fafard, ces cinéastes ont posé leur regard sur les peuples autochtones du Québec ou sur une rencontre avec eux. Ils demandent tous, à leur façon, comment nous pouvons cohabiter alors que nous nous connaissons si peu et tentent de palier cette méconnaissance.

Les RIDM, qui se terminaient dimanche, ont présenté deux films qui s’ajoutent à cette démarche: Arctic Defenders de John Walker et Québékoisie de Mélanie Carrier et Olivier Higgins.

Québékoisie

Après de nombreux voyages, dont un à vélo à travers l’Asie qui a donné naissance au documentaire Asiemut, Carrier et Higgins ont réalisé qu’il y avait des peuples au Québec qu’ils ne connaissaient pas du tout: les peuples autochtones. Dans Québékoisie, les deux réalisateurs partent de Québec, toujours à vélo, et prennent la route 138 jusqu’à Natashquan pour aller à la rencontre des Innus. Leur périple est entrecoupé d’entrevues avec de nombreux intervenants qui s’interrogent sur la construction de l’identité québécoise et sur les rapports entre Québécois et Autochtones.

Le film étant réalisé principalement à partir du point de vue québécois/allochtone, j’ai demandé à Widia Larivière, Anishnabe, militante et co-initiatrice d’Idle No More Québec, ce qu’elle en avait pensé.

***

-Pourquoi es-tu allée voir Québékoisie? Qu’est-ce qui t’intéressait au départ?

Je trouvais que le film arrivait à point dans les débats, avec Idle No More et la Commission de vérité et réconciliation. J’ai vu l’affiche du film sur les médias sociaux et ça m’a frappée tout de suite: l’image du Québécois et de l’Autochtone ancrés ensemble. La relation entre Autochtones et Québécois est une thématique qui m’interpelle beaucoup ces temps-ci.

-Le film a été réalisé par des allochtones qui souhaitaient aller à la rencontre des Autochtones du Québec. Comme tu es Anishnabe et que tu es déjà très impliquée dans le milieu autochtone, t’es-tu quand même sentie interpellée?

J’ai d’abord vu le film comme une contribution à la réflexion plutôt qu’un tableau complet. C’est important d’avoir des points de vue autochtones et non-autochtones. C’est sûr que, idéalement, ça aurait été intéressant aussi d’avoir des points de vue de plusieurs nations autochtones différentes, mais j’ai entendu Mélanie Carrier (la coréalisatrice) dire qu’ils ne prétendaient pas à une analyse complète de la question. Je trouve que le film suscite quand même des réflexions intéressantes pour tout le monde.

-Québékoisie interroge beaucoup le choix des mots pour décrire l’identité. Autochtone, Québécois, non-autochtone… Tu es très impliquée dans Idle No More, qui se revendique comme mouvement autochtone. Es-tu à l’aise avec ce mot? Autochtone?

Je me suis toujours identifiée comme Anishnabe. Je pense que la plupart des Autochtones s’identifient d’abord à leur nation, mais il y a une certaine solidarité entre les peuples, donc je me sens à l’aise d’utiliser quand même le mot “autochtone”.


Arctic Defenders / John Walker

Jeune homme, John Walker était allé à Resolute, au Nunavut, pour rencontrer les “Esquimaux” dont il avait une vision toute romantique. Maintenant adulte, il en profite pour plonger dans l’histoire sombre de ce village, créé de toutes pièces par le gouvernement du Canada afin d’assurer sa souveraineté dans le Grand Nord canadien. Avec une grande sensibilité et une attention portée autant à l’histoire humaine que factuelle, John Walker nous raconte la suite des relations entre les Inuits et le gouvernement canadien, s’attardant surtout aux étapes de la création du Nunavut et à la relation développée entre les Inuits de Resolute et l’armée canadienne.

Avec Arctic Defenders, John Walker (qui n’en est pas à son premier film sur l’Arctique et les Inuits) ajoute un nouveau morceau au tableau documentaire complexe de la présence Inuit au Canada. Son travail sur l’image est sobre et simple et, sans négliger la caméra et la lumière dont il maîtrise assurément les nuances, c’est à son sujet qu’il donne toute la place, nous laissant ainsi avec une seule envie: le connaître encore plus.


En écoutant le film, je me suis sentie coupable d’utiliser aussi souvent le mot “non-autochtone”. Quand je parle de “relations entre autochtones et non-autochtones”, par exemple. Est-ce que je devrais dire Autochtones et Québécois? Autochtones et les-autres-peuples-habitant-le-territoire? Le film m’a moi-même fait réfléchir sur les mots que je dois utiliser.

-Sur ce point, je pense que Québékoisie a bien fait son travail parce qu’on en sort avec plus de questions que de réponses sur les mots qu’on utilise. As-tu eu cette impression?

Oui, effectivement. Le film soulève beaucoup de questions sur le sujet. Mais tu sais, c’est un débat qui existe déjà chez les Autochtones. J’ai été dans l’association étudiante autochtone de l’Université Laval, par exemple. Avant, ça s’appelait l’Association étudiante des Premières Nations de l’Université Laval. Un jour, des étudiants Inuits sont venus dire qu’ils ne s’identifiaient pas à l’expression “Premières Nations” et qu’on devrait la changer pour “Autochtones”.

Je pense que les mots viennent souvent créer une frontière qui ne représente pas toute la complexité de l’identité. Les noms mêmes des nations autochtones en sont un bon exemple. Nous, les Anishnabes au Québec, on nous a appelés les Algonquins, mais on s’est toujours appelés nous-mêmes des Anishnabes. Les Ojibways en Ontario s’appellent aussi Anishnabes. Finalement, c’est le même peuple, mais qui n’a pas le même nom selon la province où il habite.

C’est le colonisateur qui a donné ces noms. Le simple mot, le simple nom, ne reflète pas la complexité de l’identité et je pense que c’est à chaque individu de définir à quoi il s’identifie. On ne peut pas classer ou identifier tout un groupe avec un seul mot.

Je pense que l’important c’est de revenir à la façon traditionnelle qu’on avait de s’identifier, par le nom de notre nation. C’est la même chose pour les Québécois, en fait, pour les communautés culturelles, les nouveaux arrivants… Est-ce qu’ils vont vraiment s’identifier comme Québécois? Peut-être qu’ils ont aussi de multiples identités. Oui, le film apporte beaucoup de réflexion sur l’utilisation des mots et je pense que c’est justement à travers les échanges entre nous qu’on pourra mieux percevoir la complexité de cette question-là.

-Le documentaire aborde beaucoup la question du métissage biologique, qui peut être délicate autant chez les Autochtones que les allochtones. La question a été bien traitée à ton avis?

Avant de voir le film, je ne savais pas qu’il y avait une recherche scientifique qui avait été faite sur la question et qu’à Montréal, il y aurait 85% de la population québécoise avec des ancêtres autochtones. J’étais vraiment surprise! Chez les Autochtones, l’idée de la pureté du sang est souvent importante. Je sais que cette question a été surtout entraînée par la Loi sur les Indiens, qui a créé le besoin de préserver la lignée*. J’ai aimé qu’on nous montre un Autochtone qui avait aussi des ancêtres français.

*La Loi sur les Indiens a été créée dans un but d’assimilation
des peuples autochtones. Pour obtenir le statut officiel d’Indien
par le gouvernement du Canada, une personne doit répondre
à de nombreux critères, dont certains sont d’ordre biologique
(en lien avec les parents). Plus de détails
ici.

C’est sûr qu’il y a une différence entre avoir des ancêtres autochtones et s’identifier comme étant Autochtone, mais je pense que c’est important pour les Québécois de connaître leurs origines. C’est comme le morceau de puzzle manquant à leur identité. Leur culture est peut-être plus influencée qu’ils ne le pensent par les cultures autochtones.

Dans plusieurs pays du monde, c’est un aspect qui est reconnu, mais ici je n’ai pas l’impression que l’apport des cultures autochtones à la culture québécoise est reconnu. Quand je suis allée en Tunisie, j’ai rencontré les peuples autochtones amazighs, qui ont des problèmes similaires à ceux des peuples autochtones d’ici, mais j’avais quand même l’impression que les Tunisiens reconnaissent l’apport de la culture amazighe à la culture tunisienne. Ici, je n’entends jamais des Québécois dire que beaucoup d’aspects de notre culture, de notre société, viennent des Autochtones. J’aurais aimé que le documentaire, comme il parlait du métissage, traite plus du métissage culturel à travers l’Histoire.

Si on veut en arriver à une réconciliation, il faut connaître notre histoire commune et arrêter de voir les peuples autochtones ou québécois comme des blocs différents qui ont évolué dans des milieux complètements isolés. C’est essentiel qu’on connaisse cette partie de l’histoire.

-Finalement, il y a un passage qui t’as particulièrement marquée dans Québékoisie?

L’histoire de la soeur du Caporal Lemay, le policier tué pendant la crise d’Oka. J’ai aimé suivre le cheminement de sa soeur pendant le film, de voir qu’au début elle est passée par la colère mais qu’au lieu de vivre l’événement de manière négative, elle a décidé d’être constructive. Finalement, elle est allée à la rencontre des Mohawks, de l’histoire des Mohawks. Toute sa vie, elle aurait pu en vouloir aux Mohawks, les détester, mais non! Elle a fini par les aimer et vivre une réconciliation intérieure.

Je suis vraiment interpellée par la question de la réconciliation des peuples, par comment on peut se réconcilier malgré les histoires traumatisantes qu’on a vécues, comme l’histoire des pensionnats. Je sais que certains Autochtones en veulent toujours aux “Blancs colonisateurs”. De voir l’histoire de cette femme qui a réussi à se réconcilier avec le peuple Mohawk, ça m’a vraiment touchée. Je trouve que c’est une histoire incroyable. Elle a réussi à transformer la souffrance qu’elle a vécue, le deuil qu’elle a vécu suite à la mort de son frère, et ça lui a permis de comprendre les souffrances que les peuples autochtones ont vécues, que le peuple Mohawk a vécues. J’ai trouvé que c’était une façon tellement émouvante de montrer ce qu’est la réconciliation! Ça m’a vraiment donné espoir de voir le cheminement de cette dame. C’est l’élément essentiel du film, d’après moi.

***

Québékoisie sera présenté au Cinéma Cartier, à Québec, du 29 novembre au 9 janvier. À Montréal, il sera à l’affiche du Cinéma Beaubien à la fin du mois de janvier.

À propos de Dominique Charron


Dominique danse depuis qu'elle est toute petite, tant en ballet classique qu'en danse moderne et contemporaine. Elle a aussi étudié le cinéma et la littérature par le passé. Entre ses cours actuels de science politique et d'anthropologie, elle se fait chroniqueuse Premières Nations à Canal M et alimente le Tumblr d'actualité autochtone Peuples visibles. Elle a aussi collaboré comme recherchiste au magazine radio Dans le champ lexical.



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