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Publié par le 22 nov, 2013 dans Littérature | commentaires

Bonjour voisine – Collectif, sous la direction de Marie Hélène Poitras / Mémoire d’encrier

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C’est un pari risqué qu’ont fait Marie Hélène Poitras et les éditions Mémoire d’encrier en publiant le collectif Bonjour voisine. Risqué parce c’est un projet qui est né d’une passion qu’il fallait partager, rendre publique, et d’un sentiment d’urgence qui aurait pu tout faire foirer. En effet, les Rencontres québécoises en Haïti se sont déroulées au début mai et à peine quelques mois plus tard, un gros livre de près de 500 pages et réunissant 51 auteurs, se retrouve dans les librairies. C’est peu dire que ça aurait pu être n’importe quoi. Avec si peu de temps pour demander les textes, les recevoir, les corriger, les envoyer de nouveau, les approuver, les mettre en forme, les placer dans un ordre efficace; le résultat aurait pu être un fiasco.

Heureusement ce n’est pas le cas, et la qualité des interventions reste assez soutenue pour retenir l’attention et créer un réel effet de communion.

Plusieurs écrivains et écrivaines ont donc répondu à l’appel de Poitras et ont accepté d’écrire un texte à propos de l’expérience qu’ils et elles ont vécu lors de ces fameuses Rencontres, durant lesquelles des romanciers, des poètes, des éditeurs et des journalistes du Québec se sont rendus en Haïti afin de partager leur savoir et d’échanger des points de vue avec leurs homologues haïtiens (ainsi qu’avec les nombreux citoyens venus assister aux conférences et autres lectures). Ça donne un ouvrage très long, mais jamais lourd, qui multiplie les souvenirs, les anecdotes, les portraits, les ruptures de ton, dans lequel on retrouve aussi bien des poèmes que de courtes fictions, aussi bien des essais plus lyriques que des articles quasi académiques.

La plus grande force de Bonjour voisine se trouve évidemment dans le fait qu’il cherche à tisser des liens concrets entre Haïti et le Québec, par le biais de la culture, et à nous faire comprendre à quel point la langue que nous partageons fait de nous des « voisins », des « complices » dans une même Amérique francophone qui aurait tout avantage à se penser, à se concevoir comme telle. Plusieurs intervenants, aussi bien haïtiens que québécois, s’arrêtent sur l’idée de l’importance du langage dans la formation d’une identité, et sont convaincants, mais c’est l’accumulation des points de vue sur un même sujet qui finit par former une réflexion puissante. Par exemple, on rencontre chez Robert Giroux cette constatation à la fois sereine et exaltée :

Nous parlons français, créole là, joual ici, mais français, sur un continent qui n’en a que faire. On a donc tout à gagner à entretenir ce lien linguistique ; déjà là, en pleine bouche, on a de quoi partager : des mots, des expressions, des accents, des référents inépuisables, comme dans toutes les langues, des mimiques, une gestuelle, etc. (p. 237)

Plus tard, chez Lyonel Trouillot, ces mots se verront nuancés, par l’apport d’une autre vision, qui se décline à la manière de fragments essayistiques :

Les usages particuliers et contradictoires de la langue française. Haïti, langue d’exclusion et de pouvoir. Québec : fierté identitaire. La preuve, s’il en fallait, que les langues n’ont en soi ni vice ni mérite. L’idée que ce partage inégal des langues pourrait quand même se transformer en outil d’amitié et de rencontre réelle entre les peuples. (p. 312)  

Au final, on se retrouve devant un panorama d’expériences individuelles et collectives assez complexe pour éviter de sombrer dans le marasme et les clichés sur les pays en voie de développement comme Haïti, souvent véhiculés par des gens sincères, pleins de bonnes intentions. Bien sûr, certains textes ont l’air d’avoir été tirés d’un tiroir de compositions de secondaire trois, mais ils restent rares. Bien sûr, chez les Québécois, le misérabilisme, l’empathie à outrance, l’autoflagellation occidentale, toutes ces choses qui sont une forme insidieuse ou une autre de la condescendance, sont au rendez-vous, mais pas trop souvent. Bien sûr, chez les Haïtiens, les références à la neige, au froid du nord, à la puissance du fleuve Saint-Laurent peuvent lasser, mais elles n’abondent pas. Et de toute façon, dans ce genre de projet commun réunissant des dizaines de personnes, il s’agit parfois que quelques textes soient d’une qualité supérieure pour racheter les quelques incartades, de style ou de contenu.

Du côté québécois, on retiendra longtemps les réflexions profondes sur la posture de l’étrangère de Catherine Voyer-Léger (« Si la photo est bonne »), les impressions de Bertrand Gervais sur les revers du colonialisme (« Les faux départs. Malaise au Champ-de-Mars »), et le french mémorable dans une discothèque de Port-au-Prince de Edouard H. Bond (« Le coup de langue »). Du côté haïtien, ce sont les univers langagiers fertiles de Joël Des Rosiers (« Traversée de la mère morte »), de Danièle Magloire (« Rencontrer, c’est lier ») de Lyonel Trouillot (« Fragments des vents contraires et rites de passages ») qui marquent le plus. Je mentionnerais aussi le très beau témoignage de la jeune Jehyna Sahyeir (« La saison des cerfs-volants »), à qui les éditeurs ont demandé d’expliquer ce qu’elle avait ressenti en chantant la chanson Les grands cerfs-volants, de Gilles Vigneault, lors d’une soirée dédiée à la poésie québécoise.

Finalement, on n’en apprend pas beaucoup sur le déroulement concret de cette semaine des Rencontres québécoises en Haïti : on nous parle de déplacement en autobus, de journées éreintantes, de rencontres mémorables, mais aucun texte n’est consacré, en soi, à décrire l’organisation de l’événement. J’imagine que ce n’est pas vraiment important, dans la mesure où ce n’était que le point de départ des pensées, des sentiments qui ont été échangés et partagés là-bas.

Traversé de part en part par les couleurs d’un pays lointain, par une ambiance pleine d’espérance et d’amitié qu’on finit par saisir à travers les mentions répétées des cigarettes Comme il faut, du rhum Barbancourt, de la bière Prestige, Bonjour voisine vaut certainement le détour, ne serait-ce que pour découvrir la plume de dizaines d’auteurs qu’on ne connaissait peut-être pas, et qu’on aura maintenant envie de fréquenter assidûment. C’est un recueil rempli de trouvailles, inégal certes, mais dont l’enthousiasme est communicatif.

La page du livre chez Mémoire d’encrier

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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