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Publié par le 17 nov, 2013 dans Bande dessinée | commentaires

Le potager de VIC + FLO – Jimmy Beaulieu / La Mauvaise Tête

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On ne peut pas dire que FunFilm et La mauvaise tête* aient joué de prudence en pensant ce projet un peu saugrenu : confier à Jimmy Beaulieu la tâche de préparer la sortie en salles du plus récent film de Denis Côté, Vic + Flo ont vu un ours, en publiant quotidiennement une planche autour du long-métrage, qui prend la forme de l’album Le potager de VIC+FLO. En effet, il ne s’agissait pas de bêtement ou directement adapter le contenu du film de Côté, mais plutôt de “s’approprier l’univers du film […] en amalgamant des scènes non tournées du scénario original à d’autres de son cru” (je cite la quatrième de couverture). Idée qui pourrait sans doute passer pour casse-gueule puisque correspondant à un saut dans le vide vers l’envers du décor (ou quelque chose du genre), mais je soupçonne que quand le distributeur et l’éditeur ont approché Beaulieu avec l’idée, celui-ci a probablement réagi en criant “SAUGRENU? CASSE-GUEULE? INCLASSABLE? JE SIGNE OÙ”?

C’est que, voyez-vous, Jimmy Beaulieu est un peu imprévisible, sans doute parce qu’il souffre lui-même d’une peur de s’ennuyer qui l’a fait prendre des directions artistiques pour le moins variées. Il a porté à bout de bras la première mouture de Mécanique Générale, qui, de sa fondation en 2001 jusqu’à son départ quelques années plus tard, a produit certaines des grandes oeuvres de la bande dessinée québécoise, des albums aux tons, thèmes et approches graphiques variés, mais qui avaient en commun de toujours être très exigeants.** C’est pendant cette période qu’il a produit des bandes dessinées autobiographiques comme Quelques pelures et Le moral des troupes, qui lui ont valu la réputation de “bédéiste autobiographique de romans graphiques québécois” – désignation enfilant plusieurs termes qui horripilent le principal intéressé! Il a changé son approche dans ses parutions subséquentes comme À la faveur de la nuit et Comédie Sentimentale Pornographique, ainsi que plusieurs parutions moins connues publiées par Colosse, dont Côte-Nord, que je considère être son chef-d’oeuvre (ceci dit, je n’ai pas encore lu Non-aventures, qui rassemble les albums autobiographiques susmentionnés et du nouveau matériel).***

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En fait, la manière qui me semble la plus juste de décrire la trajectoire de carrière de Jimmy Beaulieu est de le comparer à Neil Young, un musicien qui a pratiqué comme pas un l’approche de l’objection. “Vous aimez mes albums folk? POW! Mon prochain album va être bourré de synthétiseurs… Vous aimez mon travail en studio? KIN TOÉ! Je vais faire de la musique improvisée avec le groupe Crazy Horse!”, et ainsi de suite… à la différence près que Beaulieu n’a jamais commis une horreur artistique comme Transformer Man.

Mais trêve de comparaisons musicales. L’idée de faire un à-côté au film de Côté est intrigante, dans la mesure où on peut deviner une affinité artistique entre les deux artistes impliqués dans le projet : les deux artistes pratiquent la rétention narrative pour créer des zones d’ombre et de doute dans leurs scénarios, Côté préconise les plans fixes pour insister sur ses compositions d’images, et les deux sont particulièrement doués pour la direction d’acteur. En lisant l’entretien avec Panorama Cinéma, on découvre que Beaulieu est vraiment allé vers l’univers de Côté, dans une démarche qui semble plus proche de l’hommage que de l’appropriation.

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D’ailleurs, question importante que vous vous posez sans doute et à laquelle j’aurais sans doute dû répondre plus tôt :

“Oui, mais en fait, est-ce qu’il faut absolument que j’aie vu le film VIC+FLO ont vu un ours pour apprécier la bande dessinée le potager de VIC+FLO?”

Bon, désolé, mais ma réponse sera équivoque : on peut lire la bande dessinée indépendamment du film, ça fait une expérience un peu consternante parce que c’est une série de scènes un peu disparates qui ne sont pas tenues ensemble par une cohérence narrative très forte, et on peut la lire en parallèle au visionnement du film, les deux oeuvres apportant à leur compréhension mutuelle, mais n’offrant pas de réponses claires à des questions laissées en plan par l’une ou l’autre. Ou en résumé : on peut lire la BD sans voir le film et on peut la lire en l’ayant vu, au final l’expérience sera déconcertante, et il faut se préparer à être frustré si on ne sait pas à quoi s’attendre.

Parce que, disons-le, les films de Denis Côté ne sont pas conçus pour plaire à tous les publics : en fait, je crois même qu’ils sont réalisés délibérément pour aller à l’encontre de certaines pratiques cinématographiques populaires. La rétention narrative est de ce nombre : en fait de récit, de déroulement des événements et de passé des personnages, Côté en dit moins que le strict minimum, laissant le spectateur soit se perdre en conjectures, soit délaisser son réflexe de s’arrimer au récit afin de suivre le film pour plutôt se laisser porter par les dialogues, le jeu d’acteurs et les compositions visuelles très réussies.

le_potager_p56Et Jimmy Beaulieu s’inscrit justement dans cette veine : certes, le “non-récit” du Potager de VIC+FLO peut laisser perplexe, c’est davantage une accumulation d’épisodes arrimés à une trame narrative quasi inexistante, mais cela ne rend pas les dialogues moins justes et révélateurs des personnages. Ceux-ci ont des visages plus expressifs que les acteurs du film, mais ils sont tout de même évocateurs. Et pour ce qui est des compositions visuelles, Beaulieu se surpasse – ce que je croyais presque impossible compte tenu de ses oeuvres précédentes – mais sa technique de lavis est ravissante et impeccable. Il avait expliqué, dans l’entrevue à Panorama, avoir voulu insuffler une lenteur dans ses cases, ou, à tout le moins, faire tout ce qui était en son pouvoir pour provoquer chez le lecteur des “arrêts sur image” par des dessins détaillés, ce à quoi il est parvenu avec brio.

Pour conclure, il aurait été facile de qualifier ce projet de “bande dessinée à partir d’un film” , de truc “étrange”, “expérimental” ou tout autre terme vague qui rendrait compte de la difficulté à classer cette oeuvre dans une catégorie quelconque. Or je m’en abstiens, parce que ça impliquerait, dans un premier temps, que tout ce qui ne peut être circonscrit à une catégorie limpide devrait être relégué à un territoire indéfini et non cartographié que l’on pourrait croire périlleux, et dans un deuxième temps, de faire du caractère “expérimental” de l’oeuvre une sorte d’avertissement au lecteur. Or, c’est bien l’inverse que je souhaite exprimer : certes, Le potager de VIC+FLO est une lecture déstabilisante, mais je vous INVITE à en faire l’expérience, parce que justement, c’est rafraîchissant de se placer dans une position de lecteur qui peut paraître inconfortable parce qu’inhabituelle, mais qui se révèle satisfaisante précisément parce qu’elle nous force à expérimenter quelque chose de différent de la norme. Et j’invite surtout les lecteurs à en faire deux lectures différées, dans un avant/après du visionnement du film, qui change complètement la donne et mène à des impressions distinctes. Ne serait-ce que pour encourager l’éditeur La mauvaise tête, qui propose des bandes dessinées ambitieuses et exigeantes parution après parution.

*Respectivement, Funfilm est le distributeur du film de Côté qui a imaginé le projet, La mauvaise tête est l’éditeur qui a choisi de publier le résultat final.

** Mécanique générale a poursuivi ses activités suite au départ de Jimmy Beaulieu, et bien que des albums assez réussis aient été publiés sous cette nouvelle direction éditoriale, ce n’est vraiment pas la même chose. Un peu comme le groupe Genesis avant/après le départ de Peter Gabriel, disons.  

*** Je vous invite d’ailleurs à visionner la bande-annonce officieuse que Zviane a créée spontanément suite à sa lecture de Non-aventures.

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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