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Publié par le 15 nov, 2013 dans Littérature | commentaires

Autobiographie de l’esprit – Élise Turcotte/La Mèche

Autobiographie

Étrange petite offrande que cette Autobiographie de l’esprit, d’Élise Turcotte, sous-titrée « récits sauvages et domestiques ». Situé quelque part entre l’essai, la poésie, le journal et la confession, c’est un beau livre qui oscille constamment, se cherche, et ne cadre parfaitement dans aucune de ces catégories. Divisé en trois grandes sections, « Écrire », « Parler », « Voir », elles-mêmes entrecoupées de poèmes, de tableaux, et de réminiscences, Autobiographie de l’esprit est décrit par les éditeurs à la fois comme une « cartographie du présent » et comme une « visite de l’atelier » de l’écrivaine, qui donnerait accès à son monde intérieur.

Dans les pages liminaires, on apprend qu’il s’agit en fait d’une « collection » de textes épars (écrits par Turcotte au fil de la dernière décennie, dans des occasions diverses comme des colloques ou des rencontres d’écrivains) et non d’un essai littéraire à proprement parler, dans la veine de On Moral Fiction, de John Gardner ou On Writing, de Stephen King. Ces deux ouvrages ont la particularité de se pencher sans pudeur sur la vocation d’écrivain et sur les dessous de l’Art pour toucher au métier, à ce que les Anglais appellent « craft », et qui se traduit mal, atterrissant en français entre l’artisanat et l’expertise. Ici, Turcotte rassemble des écrits légèrement remaniés et crée un patchwork en agissant comme l’architecte de sa propre « maison d’écriture ».

Au bout du compte, c’est à une série d’instantanés qu’on a droit, des fragments de la pensée en mouvement de l’auteure qui chemine simultanément vers le passé en retournant sur le sens de ses œuvres antérieures (surtout Pourquoi faire une maison avec ses morts) et vers le futur, alors que deux ouvrages (un roman et un recueil de poésie) sont « en chantier » au moment de la préparation de l’Autobiographie. Dépourvu d’un récit réflexif englobant, ou d’une ligne directrice claire, mais parvenant tout de même à créer une atmosphère et à générer des images puissantes, le livre étonne, confond et mêle tout à la fois. Dans les premières pages, on sent que Turcotte tente de communiquer quelque chose de très précis, et qu’elle cherche les mots justes afin de ne pas sombrer dans le trivial et le terre-à-terre, et c’est ce que je lui reprocherai le plus en cours de lecture. Mais c’est très personnel; d’autres y trouveront leur compte, sans aucun doute.

Elle veut parler de l’écriture, mais de l’écriture comme un absolu auquel l’artiste s’accroche, et non comme processus transitif, comme une activité ancrée dans le quotidien et dans la banalité. Il y a la solitude qui pèse et le silence, bien sûr, mais c’est un silence grave, lourd de sens. C’est pourquoi ses phrases débordent de sublimes métaphores sur la « forêt » et sur la « résistance », sur le fait de saisir « sa propre langue étrangère » et d’attendre « dans le nid du pluriel ». Turcotte, qui réfléchit d’abord comme une poète, nous dit qu’elle se déplace dans son appartement, qu’elle parle aux animaux, à la recherche de l’inspiration, mais il est clair qu’elle veut éviter ici d’écrire un de ces vulgaires manuels pour l’apprenti romancier, ce n’est pas son projet. Et elle n’a pas non plus envie de nous décrire ses rituels d’écrivaine, où elle s’assoit, à quelle heure elle commence, à quelle heure elle se lève pour dîner, quelle marque de machine à écrire elle utilise, ces détails sont secondaires.

Citant Didi-Huberman, Turcotte insiste plutôt sur l’idée, très jolie au demeurant, de donner à voir sur la page, « le retrait du danseur dans l’obscurité. » Le livre de Turcotte, s’il ne se range pas facilement dans un genre précis, cherchant à garder un aspect fourre-tout et un peu chaotique, peut toutefois être placé sous l’égide de quelques auteurs qui le traversent de part en part et qui permettent de comprendre d’où il vient, de quel besoin il émane: celui de dire la littérature à partir de l’intérieur. Annie Dillard et Raymond Carver apparaissent très tôt, suivis par Clarice Lispector. Se promenant entre ces trois inspirations, ces trois « modèles » si on veut (il y en a d’autres, qui me sont moins familiers), Turcotte revêt plusieurs atours différents et montre divers aspects de sa personnalité d’écrivaine. À Dillard elle emprunte le côté physique, concret de l’expression de soi, une fascination certaine pour le règne animal et la vie sauvage ; à Carver elle emprunte le besoin d’être honnête et d’aller droit au but, de ciseler les phrases jusqu’à découvrir leur substantielle moelle ; à Lispector elle emprunte l’abstraction contagieuse du langage et un amour pour le paradoxe caché entre les lignes, entre les lieux communs trop souvent répétés.

La forme d’Autobiographie de l’esprit est éclectique, « sauvage » et « débridée », comme ce cheval préhistorique figurant sur la couverture. Certes, diront certains, c’est tant mieux, puisque cela démontre une résistance aux normes et aux conventions, une liberté et un affranchissement. Mais c’est dommage aussi, d’une certaine manière, dans la mesure où une réflexion d’ensemble, globale, sur l’écriture et le processus créateur aurait été la bienvenue de la part d’une auteure aussi chevronnée, qui écrit, publie et enseigne depuis plus de vingt ans. Peut-être suis-je influencé par le fait que je m’intéresse beaucoup aux « réflexions d’écrivains » ces temps-ci, à ces poètes et romanciers qui, le temps d’un ouvrage, se penchent de façon concrète et sincère sur le pourquoi et le comment de leur ambition et de leur vocation, sur le paradoxe de l’absolue grandeur et de l’absolue futilité de l’écriture et de la littérature comme mode d’expression (Dillard a écrit des lignes extrêmement dures et angoissantes là-dessus, dans The Writing Life). Ce n’est pas le cas ici, alors qu’Élise Turcotte manie la plume avec une éloquence enviable, mais qui finit par préférer la beauté intrinsèque des phrases à leur sens direct, probant, communicatif. Et même lorsqu’elle prétend se méfier des mots ressassés comme « mystère », « éblouissement », « indicible », elle ne peut s’empêcher de tourner autour d’eux et de leur faire honneur par la bande, ultimement.

Je précise que je n’avais jamais lu Turcotte avant, et peut-être est-ce un livre qui s’adresse à d’autres que moi, aux admirateurs de Guyana, de Pourquoi faire une maison avec ses morts ou de Caravane, même si j’en doute. D’une façon ou d’une autre, je sors de cette lecture un peu déçu, malgré la prose parfois époustouflante de Turcotte, la précision de son phrasé et la puissance incontestable de ses images.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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