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Publié par le 9 nov, 2013 dans Bande dessinée | commentaires

Fantastic Plotte – Julie Doucet / L’oie de Cravan

Julie Doucet a déjà une place assurée dans les premiers paragraphes de l’histoire de la bande dessinée. Et pas qu’au Québec : ses oeuvres ont été publiées en France par l’Association et pour le marché anglophone, notamment par Drawn and Quarterly, ainsi qu’en espagnol et en japonais. Dès ses débuts, elle s’est fait remarquer et publier par nul autre que R. Crumb, ce qui n’est pas peu dire. Ses bandes dessinées autobiographiques semblent sorties tout droit d’un esprit qui s’est délesté de son surmoi et de son ça. Son approche visuelle assez unique, frappée par un horror vacui indéniable, met en co-présence visages aux traits ronds et doux et sévices corporels ou immondices en tous genres. Ses oeuvres son assurément débridées mais ne reposent pas sur une volonté exacerbée de choquer (ce qui rendrait paradoxalement cette approche assez banale), optant plutôt pour une candeur qui bafoue les tabous de la bienséance et de l’hygiène.

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Son travail de bédéiste* a été presque entièrement repris et publié à nouveau par plusieurs éditeurs, mais il manquait encore à la liste une réédition des tous premiers numéros de son fanzine Dirty Plotte, vendus à l’époque pour la modique somme de 25 cents (le prix a doublé en cours de route, mais disons que c’est demeuré très abordable!). C’est maintenant chose faite grâce aux soins de l’Oie de Cravan, qui a rassemblé ses fanzines publiés entre 1987 et 1991 dans une édition bilingue (on trouve à la fin de l’album les versions anglaises des strips en français et vice-versa).

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À la lecture de ce recueil, il est étonnant de constater combien dès ses débuts, le style de Doucet était déjà bien établi, avec son dessin dense, qui envoie paître les principes de bienséance de la perspective et des proportions anatomiques, et ses histoires saugrenues où les flots menstruels apparaissent à quelques reprises. Chaque zine regorge d’idées bizarres et de situations qui pourraient être perçues comme embarrassantes ou provoquer des hauts de coeur, n’eût été la candeur désarmante dont fait preuve Doucet en les racontant.

L’oie de Cravan a peut-être dû faire un travail de fou afin de nettoyer les copies originales des zines, qui, j’imagine, devaient être imprimées sur du papier de qualité médiocre par des photocopieuses très peu fiables. Quelques passages semblent avoir été maintenus à l’échelle originale, mais la plupart des cases sont agrandies, et permettent de mieux fouiller du regard les images très détaillées. La langue bâclée et carrément tout croche en anglais de Doucet a été maintenue, ce qui est tant mieux puisque le texte est en phase avec un visuel qui tangue constamment. Un reproche doit cependant être adressé à l’éditeur pour ce qui est du choix de distinguer la version “originale” des strips des versions traduites en imprimant la seconde partie sur du papier rose bonbon. Je comprends la logique symbolique de ce choix, une manière de surenchérir sur la féminité déstabilisante du travail de Doucet, mais en contrepartie, le tout devient encore plus sombre qu’en noir sur blanc et la lisibilité de cette section est loin d’être optimale.

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Fantastic Plotte est autant un ajout incontournable pour les amateurs de Doucet que la meilleure manière de plonger dans l’oeuvre de l’artiste pour les néophytes. J’imagine que ces premières parutions de Doucet avaient été tirées à très peu d’exemplaires à l’époque et qu’il doit en rester encore moins de copies à l’heure actuelle, et la remise en circulation de ces oeuvres de jeunesse de Doucet est tout sauf une basse manoeuvre commerciale – comme l’est parfois la mise en marché de ces fameux “enregistrements inédits” de musiciens populaires à la qualité sonore épouvantable -, puisque ce qui se trouve dans Fantastic Plotte est d’une grande qualité qui n’a rien à voir avec les essais hésitants d’une débutante.

*Depuis quelques années, elle a délaissé la pratique pour se consacrer à d’autres approches d’artiste visuelle. 

Le site web de Julie Doucet

Pour entendre Julie Doucet à Bédéphilement Vôtre, c’est ici

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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