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Publié par le 9 nov, 2013 dans Théâtre | commentaires

Cendrillon de Joël Pommerat / Théâtre français du Centre national des arts

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Du 6 au 9 novembre 2013

Il est facile d’échouer à rendre plus contemporaine une œuvre au riche passé, entrée dans l’imaginaire collectif et appartenant à tout le monde et à personne en même temps. Il est facile également d’habiller Chimène de cuir, de troquer les patronymes Capulet et Montaigu pour Véronneau et Lamontagne, ou encore de déplacer l’action d’un opéra célèbre se déroulant dans le Paris du XIXe siècle au New York du XXIe et d’en profiter pour dire qu’on a ainsi dépoussiéré un classique et qu’on lui a rendu, par la même occasion, toute son actualité.

Il est probablement beaucoup plus difficile de réussir ce pari risqué de présenter aujourd’hui une histoire vieille de plusieurs siècles et, même si à l’impossible nul n’est tenu, certains artistes de talent y sont parvenus, tant dans l’histoire du théâtre, du cinéma et de la littérature.

Le théâtre français du CNA, « redessiné » par Brigitte Haentjens, présente en première Nord-Américaine la réinterprétation par Joël Pommerat du conte de fées Cendrillon. La pièce, acclamée en France par Le Figaro, Le Monde, L’Express, etc., parvient à rassembler, dans une heure quarante pourtant ponctuée de noirs profonds, des tableaux magnifiques d’inventivité, des moments complètement délirants et de grands espaces de malaise devant l’existence tragique de l’anti-héroïne, certaine qu’elle est de mériter tous les malheurs que sa nouvelle famille lui impose.

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L’action est située dans un espace-temps mal défini, qui pourrait très bien être la Belgique d’aujourd’hui, dont les créateurs sont issus. Néanmoins, ce n’est pas la réactualisation du conte fixé en France par Charles Perrault ou encore en Allemagne par les frères Grimm qui intéresse, plutôt que sa réinterprétation, son réinvestissement par la folie créatrice de Pommerat. En effet, le texte a été complètement réécrit et revisité par le metteur en scène, qui s’attache moins dans cette version à respecter au pied de la lettre la série d’aventures vécues par la souillonne la plus célèbre de l’Occident, mais plutôt à en actualiser certains des aspects afin d’offrir au public enchanté un matériel visuel délirant même si presque complètement effacé. C’est-à-dire que la lumière se fait très discrète sur la scène, malgré les nombreux dispositifs multimédias inclus dans la scénographie. On peine parfois à bien voir les personnages, qui n’en ressortent pas moins plus grands que nature dans leurs crises d’hystérie ou leurs moments d’accablement. Appuyés par une musique toujours très juste et une voix hors champ d’une grande vérité, les cinq acteurs principaux proposent des versions très fines des personnages stéréotypés qu’ils incarnent. C’est tout comme si on assistait à une prise de vue réelle, un drôle de live action d’un film de Wes Anderson. Tellement qu’on n’a que très peu de difficulté à imaginer un casting pour le long-métrage, Bill Murray correspondant parfaitement au père, dans sa toute mélancolie et sa nonchalance, tandis que Frances McDormand pourrait très bien incarner la méchante belle-mère complètement hystérique. À cette distribution s’ajouterait bien évidemment Tilda Swinton dans le rôle de la fée blasée qui fume clope par-dessus clope pour se désennuyer tandis que Jason Schwartzman, bien sûr, ferait un très bon prince maladroit et désengagé.

Reste que le parallèle, même si on le veut flatteur, ne rend pas justice à l’originalité de la proposition de Pommerat. Il faudrait ajouter, à Wes Anderson, un peu de Robert Lepage et de Réjean Ducharme, ainsi qu’une touche de Marcel Aymé pour obtenir ce mélange si savamment orchestré de tragique et de comique, d’exubérance et de retenue.

C’est une Cendrillon un peu plus humaine qu’offre à voir Pommerat, à des années-lumière de la version édulcorée par Walt Disney, qui n’en demeure pas moins très accessible et ainsi propice à intéresser un public aux attentes bien différentes. On appréciera donc le karaoké sur une chanson de Cat Stevens de la même manière que les cheveux courts de la pauvre petite fille, ainsi que le fait qu’elle ne termine pas sa vie mariée au prince, avec « beaucoup d’enfants ».

À propos de Pierre-Luc Landry


Pierre-Luc Landry a soutenu en 2013 une thèse de doctorat en création et en études littéraires à l’Université Laval. Il est membre fondateur de la revue numérique de création et de réflexion Le Crachoir de Flaubert et a fait partie de l’équipe de l’observatoire de la littérature contemporaine Salon double pendant cinq ans. Son premier roman, L’équation du temps, a été publié en 2013 aux Éditions Druide, à Montréal, et a été finaliste au Prix des lecteurs de Radio-Canada en 2014. Il est professeur à temps partiel et chercheur postdoctoral au Département de français de l'Université d'Ottawa et enseigne également au Collège militaire royal du Canada à Kingston.



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