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Publié par le 4 nov, 2013 dans Bande dessinée | commentaires

Poulet Grain-Grain – François Samson-Dunlop et Alexandre Fontaine-Rousseau / La mauvaise tête

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Le duo François Samson-Dunlop+Alexandre Fontaine-Rousseau (que j’abbrévierai à FSD+AFR pour la suite de ce texte, à leur demande) est un tandem humoristique qui sévit et frappe fort depuis quelques années en bande dessinée québécoise. Ils n’ont peut-être pas le timing impeccable de Luc Bossé pour la blague en quelques cases et, jusqu’à récemment, le dessin de FSD était très limité, mais ils se sont montrés capables d’aborder plusieurs sujets, allant de la politique au cinéma, avec un cynisme caustique généralement jouissif. Ils arrivent à tenir l’équilibre entre le discours intellectuel et la dénonciation, par la surenchère de ce même discours dans ses formes les plus ampoulées. L’évolution du dessin de FSD est convaincante : il ne sera probablement jamais un grand technicien, capable de varier les approches visuelles ou les perspectives avec l’ingéniosité d’un Vincent Giard ou d’un Nicolas Lachapelle, mais il maîtrise de mieux en mieux les pantomimes de ses personnages et remplit les arrière-plans de décors assez abondants et variés (ça fait changement des fonds vides de ses débuts).

Lorsque j’ai appris que le duo préparait un album long d’une centaine de pages pour La mauvaise tête, j’ai eu quelques appréhensions face à ce passage au long format. Je savais que FSD+AFR excellaient dans la forme courte, mais mener un récit de longue haleine pendant une centaine de pages en tenant le rythme est une autre histoire. J’ai donc été rassuré et agréablement surpris à la lecture de Pinkerton, publié d’abord chez Colosse puis ensuite à La mauvaise tête – et traduit en anglais! – parce que c’est vraiment une œuvre excellente. J’y ai découvert l’érudition musicale des deux auteurs au travers de cette histoire de post-rupture et j’ai aimé voir les personnalités approfondies des deux personnages récurrents des œuvres de FSD+AFR.

Pour le deuxième album du duo au langage alambiqué et facétieux, FSD+ADR ont choisi de faire prendre à leurs personnages le chemin de la campagne. Après avoir visionné un document sur le traitement des poules qui l’a exposé à la cruauté de l’industrie agro-alimentaire[1], le blondinet (les deux personnages ne sont jamais nommés alors je fais ce que je peux) prend une décision : afin d’éviter un sort cruel au poulet qu’il veut continuer à avoir dans son assiette – parce que sa chair est indéniablement délicieuse –, il lui faudra élever lui-même ses animaux dans le respect. Après avoir débattu du nom de l’entreprise dans une séquence brillante qui se moque de la propension au slogan médiocre, les deux optent pour « poulet grain-grain » et acquièrent une ferme.

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Disons-le d’emblée : cette prémisse est le principal problème de Poulet grain-grain. Que le personnage du blondinet délaisse complètement sa personnalité habituelle de doute intellectuel pour se révéler impressionnable au point de se lancer dans son projet de ferme éthique, soit : après tout, c’est une œuvre de fiction et je ne peux pas tenir rigueur de l’incohérence de cette émotivité exacerbée manifestée par un personnage. Le problème est surtout que cette prémisse générale de « transposer un personnage dans un nouveau contexte auquel il n’entend rien » – qui dans ce cas précis prend la forme d’un urbain se délocalisant volontairement pour s’improviser fermier, confine aux blagues de mésadaptation assez prévisibles.[2] Et de fait, les gags où le noiraud peine à installer des clôtures et à chasser les corbeaux tombent à plat, et le moment où le blondinet prend conscience qu’il faudra éventuellement tuer ses poulets adorés est peu étonnant. Aussi, la stupéfaction face à une réplique par l’un des personnages, incarnée par une ou plusieurs « cases muettes » qui signifient une durée de temps correspondant à un silence de malaise, n’est à mon sens pas la forme d’humour la plus réussie. Force est de constater que les auteurs ne sont pas de mon avis, puisque j’ai dénombré autour d’une douzaine d’occurrences de cette forme de blague en 150 pages.

Dieu merci, la prémisse n’occupe pas l’ensemble de la narration, loin s’en faut. FSD+AFR ne se gênent pas pour faire prendre des tangentes à leurs récits et à donner dans un humour délirant[3] à presque toutes les occasions. Par exemple, dans une discussion sur la possible mise en marché des produits de leur élevage, le blondinet argue qu’il serait avisé de faire du poulet un aliment associé au déjeuner afin de briser le monopole du porc et se justifie par cette réplique incroyable :

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Le passage où le blondinet élabore une théorie sur la manière dont communiquent ses poulets est également très jouissif.

Et au final, c’est quand le récit s’écarte de sa voie principale que Poulet Grain-Grain offre ses meilleurs moments. D’une explication sur la montée de la sauce Sriracha à un débat entre deux geeks –  personnages un peu parachutés au dernier quart du livre – sur les mérites de Superman, en passant par une partie de jeux de hasard absolument délicieuse, ces saynètes constituent les passages les plus drôles. Aussi, on peut présumer que FSD ne sera jamais un grand dessinateur (j’espère tout de même me tromper) polyvalent et inventif et qu’il dessinera toujours à l’intérieur de ses limites, mais ces limites s’agrandissent de plus en plus et il présente des décors assez réussis.

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Poulet grain-grain n’est pas la meilleure œuvre de FSD+AFR. La prémisse était difficilement réchappable, mais bien qu’ils sauvent un peu les meubles avec l’allégorie politique de la finale, ce sont les scènes qui ne sont que très peu en lien avec la trame principale qui sont les meilleures. Or, le niveau de qualité général du travail du duo est tel qu’une œuvre mineure de ces deux-là reste largement au delà de la moyenne. J’espère seulement que pour leur prochain projet, ils choisiront une situation initiale plus fertile, comme c’était le cas pour Pinkerton.


[1] J’ai l’impression que quelqu’un a lu Eating Animals de Jonathan Safran Foer…

[2] Plus de cent ans plus tôt, une série de comic strip québécois employait ce canevas de base. Monsieur Phirin Lefinfin, de H. Samelard, mettait en scène un bourgeois intellectuel qui croyait être en mesure de se faire fermier grâce à l’érudition acquise par ses lectures : l’épreuve du réel démontrait toujours les limites de ses connaissances théoriques face à la réalité pratique de la campagne. D’ailleurs, la « série » n’a compté que deux parutions, sans doute parce que la prémisse ne pouvait pas s’allonger davantage.

[3] Délirant, et NON absurde. Je hais l’humour absurde.

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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