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Publié par le 3 oct, 2013 dans Danse | commentaires

Liklik Pik/Georges Stamos : Danser le paradoxe identitaire – Agora de la danse

Dany Desjardins et Georges Stamos Photographe : Belle Ancelle

Dany Desjardins et Georges Stamos
Photographe : Belle Ancelle

Qui sommes-nous? Qu’est-ce qui nous définit: la nationalité, les langues que l’on parle, la religion, la classe sociale, le genre, pour qui on vote, ce qu’on décide de porter et pourquoi, notre appartenance à l’ordre des primates, la cuisine que l’on mange, l’amour pour une équipe de hockey? La question des identités imprègne tous les domaines, y compris la Tribune 840 du département de Danse de l’UQAM qui avait pour thème cette semaine « Qui suis-je quand je danse », inspirée par l’ouvrage d’Enora Rivière (1). Sous ses dehors truculents et facétieux, Liklik Pik du chorégraphe George Stamos porte un regard original sur la question des appartenances à travers le corps masculin en mouvement.

Quoi de mieux que le métissage des genres artistiques pour parler du métissage tout court? Alliant danse, performance, vidéo et musique, Liklik Pik réinterprète la figure du cochon, qui revêt plusieurs significations selon les cosmologies. La pièce de Stamos s’attache surtout au cochon rose et sympathique des récits pour enfants, au cochon synonyme d’insalubrité ou de sexisme et au cochon évoquant le libertinage et l’absence d’inhibitions.

Dany Desjardins et Georges Stamos Photographe : Belle Ancelle

Dany Desjardins et Georges Stamos
Photographe : Belle Ancelle

Dès l’entrée à l’Agora, les spectateurs sont filmés avec les interprètes qu’on ne peut dissocier l’un de l’autre; Dany Desjardins et George Stamos affublés d’une tête de cochon rose, en tee-shirt et en culotte. Ces images seront projetées sur un écran suspendu plus tard dans le spectacle, offrant au public une vision de son échange avec les danseurs qui font les pitres, ne correspondant pas forcément à ce qu’on aurait pu imaginer. Comme un miroir déformé, une manière de nous rappeler que l’identité de chacun est toujours un compromis entre ce qu’on veut être et ce que les autres voient. L’identité n’est-elle pas toujours une négociation entre une «auto-identité» définie par nous-mêmes et une «exo-identité» définie par les autres (2)?

Liklik Pik est une pièce où l’on rit beaucoup. George Stamos et Dany Desjardins s’amusent visiblement et y détournent les codes du spectacle et de la danse contemporaine. Ils s’arrêtent en plein spectacle et décident de prendre une pause. Ils s’adressent à nous la voix essoufflée et nous disent être fatigués. Ils s’y moquent du corps « en vogue », puis offrent à la ronde des cupcakes « presque bio» qu’ils auraient passés toute la nuit à préparer. Ils ont même pensé aux gens qui ne mangent pas de gluten! Ils font mine de se déshabiller puis s’arrêtent tout net, faisant un pied de nez à la convention de la nudité en danse contemporaine. Mais ne vous y trompez pas. Ce sont des interprètes virtuoses, étonnamment beaux et touchants lorsqu’ils réinterprètent la gestuelle contemporaine et composent un nouveau langage, produisant du bruit à travers leurs corps dans une boucle continue entre mouvements et son. Ils sautent à pieds joints dans des bassines pleines d’eau, se passent de manière très inventive le microphone sur tout le corps tout en évoluant dans l’espace. Surtout, ils proposent une marche du paon humain, le micro attaché autour du cou et résonnant alors qu’ils se pavanent en bombant le torse tel un homme roulant des mécaniques, tout en remuant les épaules telle une danseuse baladi. Car la déconstruction et la remise en question des appartenances dans Liklik Pig intègre bien évidemment le genre en général et dans la danse.

Dany Desjardins et Georges Stamos Photographe : Belle Ancelle

Dany Desjardins et Georges Stamos
Photographe : Belle Ancelle

La question de l’appartenance et de l’identité est un leitmotiv permanent dans le travail de George Stamos. Pour le duo mixte Cloak en 2010, dont Liklik Pik est une réinterprétation au masculin, Stamos expliquait à Fabienne Cabado dans un article du Voir : « La pratique d’un danseur demande d’être très malléable, d’avoir une grande capacité de transformation, et j’avais envie de regarder cette histoire en moi. Et puis, j’ai eu 40 ans l’an passé et je suis plus consciente que, dans une vie, il y a de la place pour de nombreuses façons d’être. Et même si deux danseurs peuvent parfois sembler dysfonctionnels quand ils modulent en même temps ce qu’ils sont, je ne traite pas de crise d’identité. Je veux juste montrer combien la question de l’identité est complexe et que c’est bien comme ça»(3). Pendant LikLik Pik, un formidable travail de vidéo de Karine Gautier illustre bien cette idée de complexité, alors que l’on voit les jambes de l’interprète et, sur un écran qui couvre le haut de son corps, son torse qui se transforme à toute allure.

Cette complexité, on la retrouve aussi dans la pièce qui regorge de tant de propositions – parfois, elles se juxtaposent – qu’on ne sait littéralement pas où donner de la tête. Une possibilité aurait pu être d’alléger la pièce, quitte à garder des éléments à explorer plus en profondeur pour un autre duo. Le fil conducteur aurait été ainsi plus clair.

Georges Stamos Photographe : Belle Ancelle

Georges Stamos
Photographe : Belle Ancelle

Qui suis-je quand je danse? George Stamos dont le parcours est riche d’apprentissages et d’expériences variés – des clubs londoniens comme go-go dancer à la School for New Dance Development d’Amsterdam – part de l’identité des interprètes masculins de danse, pour toucher à l’identité des danseurs en général, puis à celle de tout le monde.

Pourquoi devrait-on choisir? Pourquoi ne peut-on assumer et revendiquer « nos diversités diverses »(4) ? En sciences humaines, on sait depuis longtemps que les identités sont multidimensionnelles, fluctuantes et évolutives, composées d’éléments souvent contrastés, parfois conflictuels, et que l’on fait un choix constant pour décider de l’importance relative et changeante de nos appartenances plurielles. Nous sommes comme des poupées russes, faits de couches différentes, telles ces cupcakes offerts par Stamos. L’important est de réfléchir à toutes ces couches et à leur coexistence sans se braquer et de manière distanciée. La danse le fait, on pourrait s’en inspirer!

1.    Enora Rivière. Ob-scène – Récit victif d’une vie de danseur chez Centre National de la Danse, 2013.

2.    Selon le sociologue Pierre-Jean Simon. La bretonnité Une ethnicité problématique chez Terre de Brume Éditions /P.U.R. Rennes en 1999.

3.    Un article de Fabienne Cabado « George Stamos : questions de genre ». Voir, 30 septembre 2010. http://voir.ca/scene/2010/09/30/george-stamos-questions-de-genre/

4.    Amartya Sen. Identity and violence. The illusion of destiny chez W.W. Norton, 2006

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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