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Publié par le 1 oct, 2013 dans Littérature | commentaires

Le mur mitoyen – Catherine Leroux / Éditions Alto

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À la lecture du sublime second roman de Catherine Leroux, Le mur mitoyen, j’ai pensé à la finale du film Magnolia, de Paul Thomas Anderson. Vous vous souvenez sûrement de cette pluie de grenouilles, sorte de climax à la fois absurde et cathartique à une montée de tension de trois heures entre des personnages ayant plus ou moins de rapport les uns avec les autres, si ce n’est une exploration filmique des notions jumelles de coïncidence et de destin, les grenouilles tombaient du ciel et prenaient le contrôle de l’histoire. Elles devenaient alors simultanément un symbole puissant et un méta-discours critique sur l’idée même de symbolisme.

À l’époque, quand j’avais vu le film pour la première fois, j’avais été attiré par un plan en particulier, vers la fin de la séquence, un zoom extrême sur le bas d’un tableau dans l’appartement d’un des personnages où on voit apparaître la légende suivante : « But it did happen ».

D’une certaine manière, dans son désir d’exploiter les motifs du hasard et du destin, des rencontres fortuites et des liens forts allant au-delà de la génétique et de la famille, en tendant à l’extrême l’élastique du vraisemblable, de l’improbable et de l’incroyable, Le mur mitoyen, publié ces jours-ci chez Alto, me rappelle cette séquence et ce plan précis. Pas de pluie de grenouilles, ici, mais des révélations qui changent la vie, brusquement, irrémédiablement; des aveux qui viennent bouleverser le rapport au monde et aux proches. Pour le lecteur, c’est difficile à croire, mais ça arrive : ces choses-là arrivent, à des gens qui se croyaient ordinaires. Pas à nous, à eux. On l’a peut-être lu dans les journaux, on est passé vite, mais voici qu’un roman s’y attarde, et prend son temps pour le faire.

Leroux va même jusqu’à inclure en fin de livre une courte postface intitulée « Autour des personnages », y insistant sur l’inspiration de départ dans la réalité pour ses personnages. Autrement dit : « Je sais, ça semble arrangé avec le gars des vues… Mais suivez-moi, faites-moi confiance… it did happen ».

Gros opus de plus de trois cents pages, Le mur mitoyen est en fait structuré en trois récits indépendants, étalés et alternés sur six chapitres, entre lesquels s’infiltre une quatrième histoire, plus courte, ponctuant le fil narratif. Les personnages des différents récits ne se connaissent pas et sont liés plus par des motifs et des thèmes récurrents que par des événements (bien que ceci soit à nuancer, comme vous pourrez le constater). Ils et elles partagent des obsessions, des hantises, que le lecteur découvre à mesure.

On fait d’abord la connaissance de Madeleine, une femme vivant seule près de l’océan, près d’un phare, quelque part dans les maritimes. Elle attend sans grand espoir le retour de son fils Édouard, parti jeune de la maison familiale qui sert maintenant d’auberge, sorte de gîte de passage pour des voyageurs égarés. L’arrivée inopinée d’Édouard viendra avec une demande et une révélation difficile à encaisser pour Madeleine.

Vient ensuite l’histoire d’Ariel et de Marie, un couple de jeunes mariés qui apprendront la vérité sur les liens qui les unissent réellement. Ariel, récemment élu premier ministre du Canada, se verra dans l’obligation de démissionner et, avec Marie, il tentera de refaire sa vie loin des regards, loin des jugements.

Protagonistes du troisième récit, Simon et Carmen cherchent à connaître depuis l’enfance l’identité de leur père. Après qu’un tremblement de terre ait secoué la Californie, ils se retrouvent à l’hôpital au chevet de leur mère, cette dernière ayant subi un malaise cardiaque, et l’interrogent encore une fois au sujet de leur origine.

Enfin, comme mentionné plus haut, de courts chapitres intercalaires viennent se joindre à l’ensemble pour suivre Angie et Monette, deux sœurs vivant en banlieue de Savannah, en Géorgie, durant les quelques heures qui vont transformer une journée ordinaire en souvenir indélébile de la fin de l’enfance, de la souffrance et de la conscience de la mort.

Vous comprendrez que si je me fais délibérément flou, c’est qu’il s’agit d’un livre où les détails sont d’importance, et que, même si je crois plus ou moins à l’idée de « punch », mieux vaut les découvrir en cours de lecture que se les faire révéler par une critique, aussi élogieuse soit-elle.

Ceci étant dit, et bien que l’histoire soit primordiale ici, au sens où on nous raconte quelque chose d’insolite et d’inusité, en s’écartant des clichés et du convenu, chez Catherine Leroux tout repose sur la prose, le style, l’écriture, le souffle, appelez ça comme vous voudrez. Personnellement, je ne saurais le dire autrement : elle écrit admirablement, au sens où sa phrase est aussi ciselée qu’un vers sans toutefois perdre sa qualité prosaïque. On n’est jamais dans le purement poétique, parce qu’on cherche avant tout à faire avancer le récit, mais on en emprunte l’épaisseur sémantique.

Dès les premières pages, le lecteur est happé par la puissance des images. Angie et Monette déambulent dans une rue qui semble sur le point de chavirer, à cause du poids des maisons et des inégalités sociales que les deux fillettes perçoivent sans pouvoir les nommer clairement :

« La rue est scindée de manière si déséquilibrée qu’on croirait qu’elle va basculer, comme une embarcation où tous les passagers se tiendraient du même bord. Du côté est, les maisons sont étroites, vétustes, la plupart revêtues d’une peinture qui se détache en délicates plumes blanches; de l’autre, elles sont massives, impérieuses, couronnées d’un assemblage complexe de balcons et de baies vitrées. […] Comme toujours, Monette tire sur la main d’Angie pour traverser le chemin et marcher le long des demeures luxueuses, mais cette dernière se laisse rarement convaincre. Les petites maisons lui rappellent la leur; elles semblent les connaître par leur nom et leurs fenêtres, quoique fêlées, posent un œil bienveillant sur leur passage. En restant de ce côté, Angie a le sentiment de rétablir l’équilibre, d’empêcher le quartier de chavirer. » (p. 11-12)

Filées à merveille, les métaphores se succèdent, jamais envahissantes parce que surgissant naturellement de la psychologie des personnages, émanant de leur imaginaire respectif, et émises par une voix narratrice s’apparentant à un guide muni d’une lampe de poche puissante. Partout autour de ce « mur mitoyen », symbole prégnant du livre, qui sépare et rapproche les êtres, au fil des pages et des chapitres, Leroux semble avoir absorbé ce fameux conseil de base de la composition littéraire, qui remonte à l’époque de Henry James, du « show, don’t tell », « montre au lieu de dire ».

Lorsque Madeleine se retrouve seule avec Édouard, qui lui avoue la vérité sur sa maladie, elle cherche à retrouver une forme d’intimité avec son fils, et les images impressionnistes de Leroux montrent mieux que mille explications psychologiques la distance collante, visqueuse, qui les éloigne l’un de l’autre :

« Madeleine s’approche de lui et, sans réfléchir, le serre dans ses bras. Le corps d’Édouard lui paraît si large, tortueux, difficile à cerner. Il lui semble qu’il y a du miel partout, que ses mains collent à la peau de son fils, s’y attachent dans une étreinte compliquée, sucrée et salée, un nœud raté. » (p. 44)

Dans l’univers langagier de Leroux, proche parfois d’un anthropomorphisme qui pourrait facilement devenir un tic, mais qu’elle garde sous contrôle, les maisons « respirent », les banquettes arrière des vieilles voitures se « souviennent » des corps humains les ayant déformé. En fait, la plume est si déconcertante d’assurance qu’on en vient, par moments, à l’entendre réfléchir, et c’est peut-être là sa faiblesse, si minime soit-elle : difficile de ne pas sentir un trop-plein d’écriture ici et là, comme une légère fausse note dans l’ensemble, mais qu’on lui pardonne aisément. Même chose pour les fils du récit (surtout dans les liens créés entre les différentes histoires) qui semblent quelquefois grincer, tendus au possible. C’est la romancière qui s’exprime, dans ces moments-là, c’est elle qu’on voit apparaître, parlant un peu trop fort, cherchant à convaincre alors qu’on est déjà conquis.

Roman choral, chassé-croisé plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, Le mur mitoyen raconte avec élégance, à travers diverses psychologies et sous plusieurs angles, une même grande histoire de l’obsession filiale, génétique à la limite, celle de vouloir à tout prix savoir (et comprendre) d’où l’on vient, et si ceux qu’on appelle mère, père, frère, sœur, sont bel et bien ceux que nous croyons.

Posant les questions de la proximité, de l’éloignement, du désir incontrôlable et de l’amour viscéral séparant les êtres, Catherine Leroux parvient à créer avec ce deuxième livre un édifice fictionnel d’une grande solidité, qui émeut par sa profondeur et son empathie, tout en impressionnant par sa maîtrise intellectuelle et sa façon assurée de contourner certains écueils. Ou de n’en faire aucun cas, les enfonçant avec l’aveuglement volontaire d’une grande écrivaine.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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