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Publié par le 23 sept, 2013 dans Dossier critique | commentaires

Dossier critique – De critiques et d’espoir

 
Quel rôle jouent les blogues culturels au Québec? À quels besoins répondent-ils? Comment se comparent-ils aux médias payants (forces, faiblesses, publics…)?

Avant d’aborder cette question proposée par Ma Mère Était Hipster, je dois vous avouer que je me suis lancé – sans prétention, aucune – dans une réflexion semblable pour un colloque qui s’est donné à l’Université de Montréal il y a quelques mois. J’ai donc ressassé mes notes et rectifié le tir afin de répondre aux besoins du dossier monté par la bande de MMEH. Comme je manque bien évidemment de recul, j’espère que vous pourrez me pardonner quelques écueils et pirouettes… dont celles-ci : pour entamer ma réflexion, je suis parti d’un point de départ complètement arbitraire : Lester Bangs.

Pour ceux qui l’ignore, Lester Bangs est un journaliste musique américain qui s’est fait connaître comme critique pour les magazines Creem et Rolling Stone au cours des années 70. Si ça peut aider certains d’entre vous à cerner le personnage, une version caricaturale du bonhomme a été jouée au cinéma par Philipp Seymour Thomas dans le film culte Almost Famous, produit en 2000.

Bangs s’est fait engager, puis renvoyer, par Rolling Stone grâce à son style autodidacte et particulièrement émotif. Sa première contribution au fameux magazine était une critique incroyablement négative de Kick Out The Jams du groupe MC5, une oeuvre qui est culte depuis, mais qu’il qualifiait à l’époque de ridicule et prétentieuse, notamment.

Comme nous sommes des décennies avant l’Internet (le piratage, patati et patata) le critique était juge, jury et exécutant. Il était le filtre entre les mélomanes et l’artiste, car il mettait généralement la main sur l’oeuvre bien avant les disquaires et le grand public.

Un culte de la personnalité entourait aussi Bangs. Pour certains mélomanes, son opinion – qui était souvent inspirée de ses tripes plutôt que d’une appréciation objective – prédominait sur la véritable valeur artistique de l’oeuvre. L’engouement était tel – et l’est toujours – qu’en 1988, on a rassemblé plusieurs de ses écrits en deux ouvrages : Psychotic Reactions and Carburetor Dung: The Work of a Legendary Critic(publié en 1988) et Main Lines, Blood Feasts, and Bad Taste: A Lester Bangs Reader (publié en 2003).


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André Péloquin

Maître ès littérature comparée, chef de pupitre musique au Voir, journaliste, réalisateur, chroniqueur (notamment pour Urbania) André Péloquin est avant tout un Sagittaire ascendant tronche. C’est pourquoi il profite de ses temps libres pour joguer, jouer, écrire, lire, peindre tout en bloguant sur la musique d’ici et d’ailleurs qui le branche, l’actualité locale, les nouvelles technologies, le septième art, les jeux vidéo et bien plus encore…


D’où le fait que, de nos jours, lorsqu’une étiquette de disque veut vanter un artiste auprès des consommateurs, il n’est pas rare qu’on achète de l’espace publicitaire rassemblant des critiques favorables et celles qui sont mises en évidence sont souvent celles de critiques connus – Claude Rajotte de MusiquePlus, Sylvain Cormier du Devoir – ou encore de médias importants (La Presse, Bande à part, etc.).

Mais pour revenir à Bangs, ses prédécesseurs et les critiques qui ont suivi, plusieurs générations de mélomanes friands de musiques et de critiques – afin d’avoir un avant-goût des vinyles à venir chez leurs disquaires -, ont vu leurs goûts musicaux se faire littéralement façonner par les goûts personnels de quelques critiques-clés, peu importe la valeur artistique actuelle de l’oeuvre.

Des années plus tard, je crois qu’on peut davantage parler du culte de la marque que de celui de la personnalité, en ce qui concerne l’exercice critique, en considérant l’impact que le portail américain Pitchfork a eu sur la musique rock qualifiée d’indépendante au cours des dernières décennies…

Résumons pour certains : Pitchfork est un portail culturel web américain qui est en ligne depuis le début des années 90. Celui-ci se spécialise toutefois dans la musique dite «indie» (de plus en plus pour son «style» que pour son modus operandi). Bien sûr, l’étiquette indie a le dos large, mais au bénéfice de ma réponse à la question, gardons en tête qu’on parle de musique qu’on n’envisagerait pas sur les palmarès de stations de radio commerciale.

En plus de répondre à une demande pressante (les productions alternatives étant souvent critiquées que dans des fanzines – des publications artisanales diffusées à petite échelle – la diffusion globale du Web devenait donc une tribune de choix), Pitchfork s’est imposé par un style particulier – en dehors de plusieurs normes journalistiques. Au fil des années et des critiques, Pitchfork est devenu un instrument de mesure pour les publications plus grand public afin de cerner les artistes qui se distingueront dans un avenir rapproché.

Dans un article du Washington Post datant de 2006 et abordant l’influence de la plateforme, on lui a attribué la «découverte» de groupes comme Arcade Fire, Broken Social Scene et Wolf Parade, pour reprendre des exemples locaux.

Pour plusieurs lecteurs-auditeurs, le «sceau d’approbation» de la marque Pitchfork suffit pour façonner leurs goûts ou, du moins, tendre l’oreille, peu importe le style musical… alors que le courroux du site, lui, est redouté des artistes, bien qu’apprécié par son lectorat. Et c’est là où j’ai l’impression que Pitchfork crée et entretient une certaine confusion entre la critique et l’oeuvre critique auprès des auditeurs-lecteurs. Est-ce qu’on fait toujours de la critique ou l’on tente ici d’épater la galerie?

Un exemple : toujours en 2006, Pitchfork publiait une critique de l’album Shine On du groupe rock australien Jet. En plus de lui donner un score nul – 0 sur 10 – (alors que la plupart des critiques de la planète lui ont donné des notes moyennes ou positives), on a accompagné le score d’une vidéo YouTube d’un singe qui s’urine dans la bouche. La critique devient ici une déclaration de désintérêt, voire de guerre, une attaque ou encore une oeuvre en elle-même (bref, elle transcende sa fonction d’appréciation de l’oeuvre).

En parlant de la critique à titre d’attaque ou encore d’oeuvre d’art, des articles de médias américains, dont Slate, City Pages et Dusted ont aussi compilé des commentaires d’artistes et d’autres intervenants de l’industrie musicale reprochant à Pitchfork son style fielleux, son créneau tout de même limité – la musique alternative et c’est pas mal tout – et ses critiques plutôt verbeuses (bien sûr, le médium de Pitchfork – le Web – fait en sorte que, contrairement à un média papier, celui-ci peut justement se permettre de s’étendre, mais bon). La perception populaire de la longueur de certaines critiques de Pitchfork fait en sorte que l’oeuvre critiquée semble servir de prétexte à la véritable oeuvre qui est présentée : la critique.

Bien que certaines critiques se sont avérées particulièrement savoureuses avant la venue de Pitchfork (Lester Bangs en a pondu d’assez jouissives pour qu’on en tire des compilations), j’ai l’impression que l’impact de ce site sur la planète musicale a fait en sorte qu’on force maintenant l’exercice, qu’on entremêle systématiquement la critique musicale à l’oeuvre elle-même, les mettant sous le même projecteur.

Et après la confusion entre la critique, le goût et l’auditeur-lecteur, vient la cacophonie avec des agrégateurs de critiques comme Metacritic.com. Encore une fois, petit résumé : Metacritic est un agrégateur de critiques lancé en 2001. Celui-ci cumule les différentes notes données à un produit – un disque, un film, un jeu vidéo, etc. – et en tire une moyenne. Web 2.0 oblige, une section est aussi réservée aux lecteurs afin qu’ils puissent, eux aussi, critiquer des oeuvres.

Bien sûr, Metacritic est loin d’être le premier site à encourager l’interaction avec ses visiteurs – le trafic entourant celle-ci stimulant les revenus publicitaires des sites -, mais représente – à mon humble avis – toute la cacophonie qui entoure aujourd’hui l’exercice de la critique musicale. Celui-ci est maintenant partout.

Les lecteurs-auditeurs ont accès à des ressources semblables aux critiques : le piratage fait en sorte qu’ils ont accès aux disques en même temps que les journalistes – et parfois même avant! – . Pensons aussi aux partenariats entre labels et médias, où ces derniers diffusent des disques en exclusivité des semaines avant leur mise en vente chez les disquaires, ils ont aussi accès aux mêmes plateformes pour lancer leurs propres sites et blogues en plus de pouvoir promouvoir ceux-ci via les réseaux sociaux, d’où la popularité du journalisme culturel citoyen.

Bref, pour reprendre une expression en anglais : everybody’s really a critic!

Avec cette hyper démocratisation contemporaine de l’exercice de la critique musicale et la quantité industrielle de musique qui s’offre à nous l’édification du goût musical est, plus que jamais, chaotique et imprévisible. Non seulement le Web en général nous donne accès, légalement ou non, à plusieurs musiques. Différentes applications et plateformes, comme Shazam, nous permettent d’identifier des morceaux méconnus et de découvrir la discographie de l’artiste derrière. Il y a également Songza, qui nous propose des musiques selon le moment et l’activité de la journée ou encore Bandcamp, où de plus en plus d’artistes offrent leurs albums en téléchargement gratuit. Et allmusic.com qui affiche souvent des artistes similaires, inspirés ou qui ont inspiré la majorité des artistes compilés dans sa base de données.

Plus que jamais, l’édification du goût est double. Devant l’immensité d’oeuvres et d’opinions qui s’offrent à nous, on doit maintenant choisir, puis adopter – selon nos goûts – le critique, puis en venir aux oeuvres musicales qu’il analyse, et en venir finalement à celle qui nous fera vibrer ou frémir. Avant cette série de décisions, cette sélection et cet exercice critique du lecteur-auditeur, la critique musicale rejoint l’oeuvre musicale. Les deux sont toujours essentielles, mais se perdent désormais dans un marasme de sons et d’opinions produites par les autres.

Heureusement, le web local actuel nous fait miroiter un certain espoir (du moins, en ce qui concerne nos productions).

L’influence de Pitchfork se faisant sentir jusqu’ici, bon nombre des «premiers» blogues locaux ratissaient larges, mais sagement, émulant un brin ce qu’on pouvait lire sur le fameux site américain ou entendre sur les ondes de CISM : retours sur des concerts de la fameuse scène locale, diffusion de pièces, quelques articles et critiques, rincez et répétez.

Le hic, c’est que les médias généralistes locaux se sont aussi mis à couvrir ce fameux pan indie-entre-guillemets de la production locale. Pire encore, l’industrie locale s’est aussi glissée dans l’arène. D’où «notre» cacophonie : bien que surnommés «blogues» (donc, des journaux intimes où on note coups de coeur et de masse), on a l’impression que bon nombre de sites culturels locaux – qui sont entretenus avec beaucoup de passion, de temps et – bien sûr – de talent (après tout, bon nombre de collaborateurs de MMH sont sollicités ailleurs) – semblent «jouer la game» de ce qu’ils voulaient tout d’abord défier. Alors que l’offre culturelle locale est incroyablement riche, on se retrouve souvent avec les mêmes «heureux élus» des deux côtés de la mince ligne séparant l’émergence de la submersion (j’veux dire, avait-on vraiment besoin d’autant d’articles autour du premier album Hotel Morphée? Comment ça se fait qu’on découvre Black Bear que lorsque Pop Montréal l’ajoute à sa programmation!?). Puis, au centre de ce marasme : les mélomanes et autres friands de cultures qui se retrouvent malheureusement avec peu de véritables alternatives.

De nos jours, le même artiste peut autant se retrouver en Une de MMEH que dans les pages de La Presse, par exemple (pensons à Forêt pour reprendre un exemple récent). Pendant ce temps, la critique positive de Sors-tu ou encore de La Bible Urbaine accompagnera les recensions du Voir et du Devoir sur l‘affiche d’Audiogram ou de La Tribu annonçant dans les couloirs des stations de métro.

Mais y’a de l’espoir. Oh oui!

Certains blogues reviennent aux sources, mais en gardant bien en vue les réalités d’aujourd’hui. Ainsi,10kilo.us et Boulevard Brutal se sont imposés en privilégiant des niches musicales particulières et, avouons-le, parfois délaissées par leurs contemporains. D’autres, comme MMEH (au risque d’avoir l’air têteux) osent en s’offrant des dossiers et projets spéciaux et, surtout, un peu fous lorsqu’on considère leurs moyens (l’hommage collectif à BAP, notamment, a dû être un sapristi de casse-tête pour une équipe bénévole aussi réduite) ou encore en adaptant admirablement des recettes étrangères à notre terroir (les capsules «Vrai Parlé» de 10kilo.us – que voulez-vous, c’est mon blogue local préféré! – suscitent au passage un clin d’oeil à certaines vidéos de Noisey où on laisse les artistes jaser entre eux). Bref, le plaisir de se casser la gueule à la Lester Bangs semble avoir repris le dessus sur un souci de professionnalisation plutôt ennuyant.

L’émulation, c’est bon que pour les jeux Nintendo d’antan. Le salut des blogues culturels est, à mon humble avis, dans l’innovation, dans la particularisation. En ce qui concerne la monétisation de ces sites, ça, c’est un tout autre débat que même les médias traditionnels abordent en bégayant…

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