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Publié par le 23 sept, 2013 dans Dossier critique | commentaires

Dossier critique – De la critique, des blogues, et de la prescription (Ou comment j’ai arrêté de m’inquiéter et appris à aimer les bombes)

 
Il fut un temps, pas si lointain, où les rôles, dans la grande chaîne médiatique de la culture, étaient clairs. Les artistes produisaient. Les critiques critiquaient. Les journaux publiaient (les télés montraient et les radios placotaient, oui, on a compris, je pense). Quelqu’un, quelque part, avait décidé de payer le critique pour qu’il fasse son travail. (J’emploie le masculin, parce que je suis paresseux, pas parce que je discrimine, hein…) Cela facilitait la compréhension de l’objet critique. Si quelqu’un paie pour qu’un critique critique, c’est que ce dernier sait de quoi il parle. Il a été choisi. C’est un élu!

Puis, un jour, autour de la fin des années 90 (probablement un mardi, ça arrive toujours un mardi, ça), est arrivée l’accessibilité à Internet pour le grand public. Tout le monde pouvait publier n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand. Diantre, nous disions-nous, comment allons-nous donc faire pour reconnaître le vrai du faux? Pour déterminer la crédibilité d’un critique?

Et il est arrivé ce qui devait arriver : en augmentant la bande passante, le signal s’est mélangé avec le bruit et il a fallu faire un effort plus grand avant de trouver, dans tout ce fouillis, une pensée cohérente. Et pourtant…

Et pourtant, rien. L’acte de critiquer n’a pas, fondamentalement, changé. Il demeure le même. La racine du mot « critique », qui vient du grec (avant Internet, cela aurait démontré mon érudition, maintenant, cela prouve que je sais me servir de Wikipédia), kritikē, signifie « l’art de discerner ». Discerner. Cela veut dire reconnaître. Et pour savoir reconnaître, cela prend un contexte. Et pour comprendre un contexte, cela prend de la culture.

Internet, et les blogues, puisque c’est de cela qu’il est question en particulier, ici, n’ont rien changé à ça. Ceux qui savent faire savent encore faire. C’est juste qu’il est plus difficile, pour le lecteur/récepteur, de les trouver. La couche prescriptive (le journal, la télé, ou la radio, qui engageaient ces gens, pas toujours de manière heureuse, disons-le) n’est plus seule.


François Lemay

François Lemay

François Lemay est animateur et chroniqueur radio et télé. Depuis 2005, on a pu l’entendre à Radio-Canada comme animateur à Bande à part, à Espace musique, ainsi qu’à la Première Chaîne. Il collabore en tant que chroniqueur à plusieurs émissions, dont PM, Plus on est de fous, plus on lit, et La sphère. À la télévision, il est chroniqueur techno à l’émission Légitime dépense, présentée à Télé-Québec.


Le message critique ne passe plus par une dynamique verticale (œuvre-prescripteur-message-lecteur), mais vient de partout à la fois. C’est étourdissant, mais c’est, quelque part, aussi, sain. L’espace discursif est ouvert à tous. Le contexte (c’est un mot-clé de mon texte, aussi bien vous le dire), si on en tient compte, prend alors tout son sens. Il permet, lorsque l’on prend assez de recul, de créer une sorte de consensus éclairé sur qui est capable d’émettre, ou non, une pensée critique solide.

Cela dit, il est, je crois, impossible de faire abstraction de la chose économique lorsque l’on s’intéresse à la question de la place de la critique dans la situation médiatique présente. Un critique, quelque part, est un spectateur professionnel. Or, la culture et l’économie vivent une relation, disons, ambiguë. Certains (dont moi, je l’avoue), préféreraient que l’acte de créer ne soit pas assujetti à l’argent. Malheureusement, c’est très rarement le cas. L’artiste ne vit pas dans un vacuum lui permettant de se soustraire aux aléas de la vie.

Les médias sont soumis au même impératif. Imprimer un journal, produire une émission, acheter de la bande passante, tout cela coûte de l’argent. Et lorsqu’il est question d’argent, il est presque automatiquement question de contrôle. Le théâtre qui achète une pleine page de publicité dans un journal n’a pas intérêt à voir la pièce publicisée se faire démolir par une critique publiée deux pages plus loin. Et le même journal, lui, n’a pas intérêt (à long terme), à travestir une critique pour plaire au même théâtre. Il en va de la crédibilité du journal. Évidemment, la pression est forte et c’est un combat qui n’a cesse d’exister, entre les deux entités, afin de créer un équilibre entre la subsistance du média et sa position sociale. Malheureusement, il arrive (de plus en plus souvent) que cet équilibre soit perverti. On a qu’à penser à l’intégration verticale et à la fameuse convergence (bien tiens!).

Le blogueur fait face au même problème, à plus petite échelle. Doit-il payer ses billets de spectacle? Acheter le livre, ou le disque, dont il veut parler? La réponse primaire est simple : oui. De cette façon, il achète la liberté de dire ce qu’il veut. La réalité est plus complexe. Dans le jeu de la relation entre les critiques et les œuvres, il est faux de penser que l’auteur de l’œuvre ne bénéficie pas du travail de la critique. Le créateur jouit, en premier lieu, d’une publicité indirecte et, aussi, d’une réflexion sur son travail.

De plus, le blogueur, comme il n’est pas vraiment rétribué pour ce qu’il fait (pour le moment), peut consommer plus d’œuvres, élargir sa culture et raffiner son esprit critique. Tout le monde, dans ce cas, est gagnant. Peut-être plus de transparence pourrait aider à éviter, en grande partie, ce problème? Pourquoi ne pas indiquer systématiquement, à la fin du texte, que son auteur a bénéficié d’un billet gratuit? Ou qu’il a reçu le disque en avance? Pourquoi ne pas créer une section distincte consacrée aux fameux prépapiers?

De cette façon, le contexte (encore lui) est clairement établi. Et l’équilibre fragile est sauvegardé jusqu’au prochain changement de paradigme (Vous ne pensiez pas que j’allais réfléchir, à voix haute, comme ça, sur la critique, sans utiliser au moins une fois le mot paradigme? Lecteurs de peu de foi…)

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