Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 23 sept, 2013 dans Dossier critique | commentaires

Dossier critique – Blogueurs et journalistes: concurrence chez les scribes culturels

 

Il est courant d’entendre les journalistes faire preuve d’une pointe d’exaspération ou d’une bien peu subtile ironie quand on les interroge sur le travail des blogueurs. Il faut dire que malgré le fait que les blogues ne sont plus un phénomène tout neuf, on continue à les présenter comme un tout homogène incluant tout type d’interactions en ligne. Imagine-t-on quelqu’un proférer des propos sur les revues comme si toutes les revues étaient les mêmes?

Pour éviter des problèmes d’interprétation, précisons que lorsque je parle de blogueurs culturels, je réfère à des gens qui publient du contenu critique ou analytique, sur une plateforme en ligne qu’ils gèrent individuellement ou collectivement de façon bénévole. J’exclus donc les blogueurs qui sont, par ailleurs, des journalistes rémunérés et qui bloguent sous la bannière de leur entreprise de presse. J’insiste surtout sur le fait que ce n’est pas bloguer que de commenter en quelques lignes sur Rotten Tomatoes ou Babelio. Les blogueurs sont des gens qui inscrivent leur effort dans la continuité et qui cherchent généralement à se bâtir un lectorat, à partager une passion et parfois se faire connaître dans un milieu professionnel.


cvl_thumb

CATHERINE VOYER-LÉGER

Diplômée en science politique et gestionnaire culturelle, je suis à la fois passionnée par les arts et la culture, boulimique médiatique et attirée par les zones d’ombre de la pensée et des sentiments.

Site web

Twitter : @cvoyerleger


Reproches journalistiques

Ainsi, quand les journalistes se plaignent, par exemple, de l’anonymat des blogueurs, on devine une confusion. Ils assimilent sans doute le blogue aux différents types de commentaires qui peuvent se faire en ligne que ce soit sur les sites des médias ou sur les sites participatifs comme ceux cités plus haut. Si certains blogueurs travaillent sous pseudonymes, la très grande majorité signe ses textes et même ceux qui ne travaillent pas sous leur nom travaillent dans la continuité. Un blogueur n’est pas quelqu’un qui vient laisser un commentaire pour descendre une œuvre en injuriant l’artiste pour ensuite aller changer d’identité au plus vite.

L’autre reproche fréquent, c’est le manque de formation. Ce reproche est sans doute le plus étonnant quand on sait jusqu’à quel point tous les parcours imaginables peuvent mener à la critique culturelle professionnelle. Il est impossible, dans ce métier, de juger des compétences de quelqu’un en alignant simplement ses diplômes. De toute façon, les journalistes qui sortent cette carte sont bien présomptueux de tenir pour acquis que les blogueurs n’ont pas la formation nécessaire pour écrire ou pour analyser la culture. Certains ont des feuilles de route qui pourraient faire rougir bien des « pros ».

Finalement, la critique la plus intéressante est celle de l’indépendance. Elle soulève des distinctions importantes entre les contextes de travail du professionnel rémunéré et du blogueur bénévole.

Mon indépendance pisse plus loin que la tienne

Les journalistes vont souvent craindre que les blogueurs culturels perdent de leur indépendance par rapport aux producteurs et aux artistes en interprétant les invitations et les services de presse comme une forme de rémunération. Sur cet aspect, je dois leur donner raison. Les attachés de presse gâtent beaucoup certains blogueurs et, par moment, cela peut entraîner un dilemme éthique. Tout blogueur sérieux devrait réfléchir à cet aspect de sa pratique et à ce qu’il met en place pour éviter de confondre ces accès à la culture avec une forme de cadeau. Si un blogueur culturel veut se bâtir une crédibilité, il doit être capable de fixer les termes de son travail et de se protéger de tout dérapage vers le publireportage. La rémunération des journalistes professionnels les protège généralement de ce glissement. De la même façon, ils sont mieux outillés pour faire face à la petitesse du milieu et aux rancunes diverses.

Au contraire, plusieurs blogueurs pourront estimer qu’ils sont bien plus indépendants que les journalistes professionnels puisqu’ils ne sont pas rémunérés par un média (médias qui, comme nous le savons, sont aussi bien souvent producteurs de contenus culturels). Je n’ai pas l’espace ici pour faire une analyse approfondie de l’impact de la convergence médiatico-culturelle sur le journalisme culturel, mais il est évident qu’à ce titre, le fait de ne pas être rémunéré peut être une étonnante source de liberté. Je dirais que plus encore que la convergence médiatico-culturelle, ce qui nuit présentement à la diversité du journalisme culturel au Québec, c’est la ligne commerciale (qu’on ne doit pas confondre avec la ligne éditoriale). J’entends par ligne commerciale toute stratégie qui vise à faire vendre de la copie et donc, à chercher le dénominateur le plus commun qui séduira le plus large public. La recherche du dénominateur commun ne favorise jamais la diversité culturelle. L’absence de modèle d’affaire dans le blogue n’oblige pas aux mêmes types de contorsion.

D’ailleurs, plusieurs blogues se créent parce que les utilisateurs ne retrouvent pas le contenu qui leur ferait plaisir dans les médias et, ce, à divers égards. Emphase sur la littérature populaire ou, au contraire, sur la poésie pointue; intérêt pour la musique oubliée par les médias généralistes; recherche d’un espace analytique sur le cinéma; autant de tentatives de répondre à ce qui est perçu, par certaines franges du public, comme des carences.

Qualité et crédibilité

Mais l’intention n’est pas tout et, comme il y a du très mauvais journalisme culturel, il y a de très mauvais blogues. Il faut simplement sortir d’une dichotomie qui cherche à faire croire que, par nature, le contenu produit par des journalistes patentés est plus pertinent que celui produit par des bénévoles. Je ne pourrai pas, ici, développer sur ce qu’est une bonne critique culturelle, mais on s’entend généralement sur deux aspects primordiaux: elle ne s’arrête pas au « j’aime/j’aime pas » et elle ne se contente pas de résumer l’histoire ou le propos (ou de nous faire la liste du pacing dans le cas d’un spectacle de musique!). Le blogue a l’extrême privilège de ne pas avoir les contraintes structurelles du journalisme (longueur limitée, choix de la rédaction, pression des annonceurs, satisfaction du fameux grand public, etc.), donc il devrait pouvoir contourner l’écueil du texte vide. Il n’y parvient pas toujours.

Dans tous les cas, les blogueurs doivent bâtir leur crédibilité eux-mêmes, ce qui est davantage une force qu’une faiblesse. Ils ne sont pas poussés par une machine médiatique et promotionnelle, un slogan et une image pré-établie qui « confirment » leur professionnalisme. Pour se développer une réputation, ils doivent travailler sérieusement; pour se faire connaître, ils doivent souvent travailler d’arrache-pied.

Un sursaut des médias

Les blogues culturels ne disparaîtront pas. Il faudrait donc que certains journalistes qui tendent à snober le phénomène acceptent d’y voir de plus près et contribuent, au contraire, à la discussion. Leur expérience pourrait être très riche pour aider le public à faire des choix éclairés devant l’abondance de l’offre. Je comprends qu’il y a là une zone de fragilité: les blogueurs deviennent une nouvelle concurrence.

Bien que cette concurrence reste discrète pour l’instant (même sur les médias sociaux, ce sont surtout les médias traditionnels qui cartonnent), les patrons de presse devraient tout de même se poser des questions s’ils ne veulent pas se faire dépasser par la droite quant à la qualité du contenu. Ils ont des ressources que les blogueurs bénévoles n’auront jamais pour explorer la question culturelle, mais il faudra qu’ils redonnent à leurs employés les moyens de travailler correctement.

Cela pourrait commencer par un nombre de feuillets qui ne frôlent pas l’anémie, du temps pour faire de la recherche et la capacité de sortir des sentiers battus. Cela pourrait aussi signifier la valorisation des journalistes spécialistes plutôt que l’avis des vedettes. Mais c’est une autre question.

dossier-une



%d blogueurs aiment cette page :