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Publié par le 25 août, 2013 dans Littérature | commentaires

Les Sangs – Audrée Wilhelmy

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Dans la version de Charles Perrault, qui date de la fin du XVIIe siècle, les anciennes épouses de La Barbe bleue sont une présence spectrale à laquelle on fait allusion en début de récit, pour décrire la réputation ambigüe de l’homme dans le royaume, et la crainte qu’il inspire aux jeunes filles : « [I]l avait déjà épousé plusieurs femmes, et […] on ne savait ce que ces femmes étaient devenues. » On apprend plus tard le destin réservé à celles-ci lorsque la jeune héroïne, prise d’une curiosité se transformant en absurde moralité de l’époque, ouvre le seul cabinet dont son mari lui a interdit l’accès sous peine d’éveiller sa colère meurtrière. À l’intérieur, des cadavres de femmes égorgées ornent les murs et se reflètent dans une mare de sang caillé qui recouvre le sol. Scène graphique s’il en est, dans ces quelques lignes se retrouvent condensées l’horreur et la violence d’un homme laid et torturé, incapable de comprendre qu’il demande l’impossible.

***

Dessin: Audrée Wilhelmy

Librement inspiré du conte de Perrault, Les sangs s’intéresse à la vie (et à la mort) de ces femmes, et leur donne une voix, ou plutôt une plume, avec laquelle écrire leurs pensées et leurs fantasmes à propos l’homme qui les aime, les épouses, et ultimement les assassine. Les femmes successives de Féléor Berthélémy Rü, en effet, écrivent leur journal, qui sera lu et commenté après leur mort par le principal intéressé. L’agencement successif de ces écrits compose le livre que nous lisons, découvrant petit à petit un univers étrange et décalé, où seulement certains traits sont reconnaissables. Nous sommes d’abord dans une Pourvoirie, ensuite dans une Cité et dans un Manoir, dont la géographie et l’architecture respectives restent délibérément floues. Les femmes de Féléor nous décrivent ce qu’elles voient et ce qu’elles ressentent, par touches impressionnistes, nous convaincant simultanément de la beauté onirique des lieux et de la cruauté cauchemardesque qui les habite en permanence.

Au nombre de sept, elles ont des noms tous plus évocateurs les uns que les autres (Mecredi, Marie, Lottä, Phélie, Abigaëlle, Constance, Frida), elles ont des familles, un passé, des souvenirs et des envies de plus en plus précises et de plus en plus pressantes. Leur nouveau mari devra livrer la marchandise, quitte à se plier à des exigences et à des pulsions dont il ne soupçonnait pas l’existence, ni chez lui, ni chez ses amantes. Pour l’écrivaine, il s’agit ici d’explorer une série de psychologies, à la fois déviantes et sûres d’elles-mêmes, ne connaissant ni les craintes ni les regrets, affirmant par le fait même la souveraineté de leur volonté, alors que le contrôle exercé par l’obscur objet de leur désir n’est peut-être pas aussi unidirectionnel qu’on pourrait le croire.

Dessin: Audrée Wilhelmy

L’entièreté du récit tourne autour de la figure de Féléor, alors que les diaristes l’une après l’autre s’éprennent de lui, de son mystère, de sa beauté virile et décrivent leur relation tumultueuse. D’abord jeune et beau garçon sans expérience, appelé à prendre la place qui lui revient dans l’empire familial et dans le cœur des femmes, plus tard industriel moderne et chevalier légendaire dont la fortune n’a d’égal que le charme, celui qu’on appelle l’Ogre surplombe la narration et agit comme un puissant principe organisateur. Construction romanesque oscillant entre l’allégorique et le réalisme, Féléor est un personnage fascinant et paradoxal, dans sa désincarnation mêlée de présence inéluctable : d’une part, il existe à peine, il n’est qu’une machine à assouvir les désirs féminins; d’autre part il s’incruste dans les esprits et dans les corps jusqu’à devenir l’unique considération possible, le point nodal de toutes les attentions. Sa présence perverse et fantomatique relie les différentes narratrices et les soude à un même objet toujours fuyant, qui n’est jamais exactement ce qu’elles croyaient, mais qui est parvenu à canaliser l’ensemble de leurs passions jusqu’à l’offrande ultime.

La prose de Wilhelmy, sulfureuse et contrôlée à la fois, suggère les contours d’une histoire d’amour au pluriel, faite de répétitions et de variantes, à la manière d’une composition musicale complexe, tout en dévoilant crument les détails sordides accompagnant l’appétit sexuel et meurtrier de ses personnages. L’atmosphère ainsi créée rappelle bien sûr les contes de fées, mais également leur travestissement postmoderne, nombreux dans un monde où l’idée même de morale s’enlise dans ses propres contradictions et dans l’exploration quasi sans fond de celles-ci. De ce point de vue, Les sangs n’est pas un roman dont l’originalité frappe en premier lieu, puisqu’il s’inscrit dans le corpus assez bien délimité de la réappropriation des contes classiques dont la portée sociale ne nous satisfait plus et dont on cherche à déconstruire la pruderie et le sexisme inhérent. Néanmoins, il serait vain de réduire le roman à une énième variation sur son inspiration de base, dans la mesure où la jubilation et le plaisir d’écriture s’en dégageant subliment constamment la matière première, qui finit par disparaître sous le poids des significations nouvelles et des multiples possibilités interprétatives.

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Dessin: Audrée Wilhelmy

Car c’est à une sorte de grande fête carnavalesque de la mort que l’auteure nous convie, où les victimes et les bourreaux s’échangent le podium et où la parole de l’individu règne sur n’importe quelle vérité qu’on chercherait à lui imposer selon un code de valeur préétabli. Ici, la loi, l’ordre, les tabous sont des concepts pensés par la communauté, mais qui n’interviennent pas dans l’écriture, seule trace visible de ce qui s’est réellement passé entre Féléor et ses amoureuses. Ici, chacune parle pour soi; chacune se livre entière et refuse de juger la précédente, tout en incarnant un peu plus celle qui lui succédera (jusqu’à l’osmose peut-être); chacune nous donne accès à l’intimité de ses transgressions personnelles. Dans le Manoir enchanté de l’Ogre, chacune détient les clés de son propre pouvoir.

Pour consulter les carnets de l’auteure, où vous trouverez les esquisses partagées dans le texte, c’est juste ici.

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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