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Publié par le 14 août, 2013 dans Littérature | commentaires

Trois jours aux Correspondances d’Eastman

Le festival littéraire des Correspondances d’Eastman, dans les Cantons-de-l’Est, célèbre l’écriture en incitant les visiteurs à envoyer une missive à quelqu’un (gratuitement), après avoir flâné dans le joli village d’Eastman, à la bibliothèque ou le long du lac d’Argent. Quelques lieux sont ainsi aménagés à travers le village pour donner un peu d’inspiration aux écrivains en herbe.

Mais les organisateurs de l’événement voient plus grand et souhaitent que « cet accent mis sur l’écriture vivante puisse valoriser le livre et le travail des écrivains. »

Au menu, pour y arriver : rencontres avec des auteurs, cafés littéraires, spectacles musicaux, cabarets littéraires.

Cette édition 2013, la 11e, fut faste en rencontres magiques et échanges avec le public. La proximité entre les festivaliers et les auteurs a permis beaucoup de profondeur et a rendu les discussions fertiles et capables de s’enrichir entre elles.

Pour ma première participation à cet événement littéraire réputé, j’avais sélectionné quatre activités qui m’ont toutes enchantée.


David Goudreault, slammeur et porte-parole: «Écrire à la main est pour moi un plaisir, un contact charnel, j’aime les ratures, c’est-à-dire avoir la preuve du doute, de l’erreur, plutôt que de seulement effacer. On efface les courriels, mais on conserve les lettres toute sa vie. Les Correspondances d’Eastman, c’est un moment d’arrêt qu’on peut se permettre, des vacances pour les gens qui ont un intérêt pour la littérature sous toutes ses formes. Ce peut être un bon moment pour prendre congé de la ville et reconnecter avec l’écriture.» (Entretien avec Chantal Guy, La Presse, 9 août 2013).


correspondances

L’héritage de la parole

Thomas Hellman, accompagné d’Evelyne de la Chenelière, romancière (La concordance des temps) et dramaturge (Des fraises en janvier, Bashir Lazar), qui n’en était pas à sa première participation aux Correspondances d’Eastman, nous ont proposé une discussion sur l’héritage de la parole, titre en lien direct avec le recueil de poèmes de Roland Giguère L’âge de la parole, que Thomas Hellman a utilisé en partie pour son dernier livre-disque.

Animée par le journaliste Tristan Malavoy-Racine, lui-même auteur-compositeur-interprète qui a mis en musique deux textes de Roland Giguère, la discussion s’est orientée autour de la passion des deux invités pour les mots.

Des textes importants qui les ont marqués (Beckett pour lui, Bernard-Marie Koltès pour elle) jusqu’à leur découverte de Roland Giguère (par hasard pour les deux), les deux auteurs s’entendent pour dire que les grands textes permettent « d’envisager la vie d’une autre façon, d’ouvrir des fenêtres insoupçonnées et de se sentir moins seul ». Quant à l’importance de la prise de parole, qui doit avoir comme finalité un devoir et une exigence de liberté, l’animateur nous remet en mémoire le très beau texte d’Evelyne de la Chenelière pour l’événement « Nous ? ».

La poésie de Giguère survit au temps car il est allé jusqu’au bout de son art, de sa quête de profondeur. Thomas Hellman, qui se dit plutôt réticent face à la poésie, qu’il ressent comme trop intellectuelle, a trouvé une musicalité dans les mots de Giguère qui lui a donné l’inspiration pour composer ses chansons. Et c’est extrêmement réussi !

Cette discussion très riche, qui aurait mérité d’être enregistrée, a révélé à certains deux grands orateurs passionnés, qui parviennent à parler de sujets pointus de façon limpide. Faisant la part belle aux « passeurs », qu’ils soient de grands lecteurs, des professeurs ou des traducteurs, la déclaration d’amour de ces deux auteurs de talent pour la littérature a été clamée avec une grande intelligence.


Thomas Hellman chante Roland Giguère Le concert de Thomas Hellman fut à quelques détails près identique au lancement au Lion d’or que j’avais couvert en septembre 2012. Je vous renvoie donc à mon texte du 26 septembre 2012 pour un aperçu de ce très beau spectacle que l’auteur-compositeur-interprète présente avec ses deux comparses Sage Reynolds (contrebasse) et Olaf Gundel (piano-guitare). Le Cabaret Eastman offre encore plus de proximité avec le public, et celui-ci, très attentif, en redemandait.


La beauté comme rempart aux horreurs de l’histoire

Les deux auteurs invités autour de l’animatrice et journaliste Danielle Laurin ont chacun écrit sur l’Holocauste. Carl Leblanc, tout d’abord, dans son roman Artéfact (Éditions XYZ, 2012), dont j’ai fait la recension ici, met en scène un journaliste québécois qui s’intéresse à un objet que l’on trouve au musée de l’Holocauste de Montréal, une carte de souhaits brodée, en forme de cœur, confectionnée à Auschwitz par un groupe de femmes.

Louise Dupré, ensuite, dans un long poème écrit à la deuxième personne du singulier, Plus haut que les flammes (Le Noroît, 2010), nous présente une femme habitée par les horreurs qu’elle a vues au musée d’Auschwitz. Mais elle est tirée vers le beau par son enfant.

En expliquant leurs démarches respectives, les deux conférenciers essaient de démontrer que l’on peut raconter aussi la face lumineuse de l’être humain devant ce que la philosophe Hannah Arendt a appelé « la banalité du mal », sans toutefois masquer la réalité par la beauté des mots et des images.

Leurs deux textes, très différents dans leur forme et dans leur style, abordent des thématiques similaires qui nous amènent à l’éternelle question : « Qu’aurions-nous fait si nous avions été là ? ». Le devoir de mémoire qui prend alors forme se trouve au-delà d’une question de morale, car « la littérature doit partir du ventre pour monter ensuite à la tête… ».

La réflexion peut donc s’élargir sur la nécessité de se sentir tous concernés par ces thématiques. Nous faisons tous partie de l’humanité, un crime contre l’humanité est donc un crime contre nous tous. Cette sombre histoire du XXe siècle n’appartient donc pas qu’au peuple juif, c’est pourquoi dans Artéfact, Carl Leblanc tenait à ce que le journaliste soit un Québécois qui se sente progressivement concerné par son sujet, en même temps qu’il prend conscience de toute l’horreur des camps de concentration.

Aujourd’hui, si certains se demandent si l’on ne parle pas trop de la Shoah, on peut leur répondre que c’est plutôt qu’on ne parle pas assez de tous les autres génocides.

À l’écoute de ces deux invités, on sent l’urgence de raconter, de dénoncer. Louise Dupré a mis un an pour écrire de nouveau après sa visite du camp d’Auschwitz, elle en a été incapable avant cela, mais a senti que si elle ne le faisait pas, elle n’écrirait plus jamais.

Aujourd’hui, elle pratique ce qu’elle appelle « la gymnastique de la joie » car « nous avons une obligation éthique de la joie et c’est une vraie discipline ».

De son côté, face aux questions du public, Carl Leblanc rappelle qu’il ne faut simplifier ni les choses ni les humains, et que la littérature n’est pas là pour donner des réponses mais pour poser des questions…

Entre images et mots : BD et roman graphique

Animée par Dominic Tardif, journaliste au journal Voir, cette troisième conférence était un peu plus légère et marquait officiellement l’entrée de la bande dessinée aux Correspondances d’Eastman (tout comme le slam, les blogues et le design).

Les invités de marque étaient Michel Rabagliati (la série des Paul), ainsi que Delaf (Marc de Lafontaine) et Maryse Dubuc (tout deux de la série des Nombrils). Ils nous ont proposé un survol de leur art, du choix des thématiques jusqu’aux produits dérivés, en passant par la création technique de chaque planche.

Michel Tremblay a déjà dit : « On n’est jamais aussi universel que lorsqu’on est local » et ces trois bédéistes, dignes représentants du Québec à l’étranger, ont des rapports très différents à leur « québécitude ».

Les auteurs des Nombrils ont opté pour une « normalisation » de la langue et du paysage afin de ne pas trop ancrer leurs histoires dans le Québec, ce qui pourrait nuire, selon eux, à l’ensemble. Il me semble dommage de ne pas faire prendre un bain culturel aux cousins français, mais il s’agit visiblement d’un choix éditorial qui se justifie.

De son côté, Michel Rabagliati estime que les thèmes qu’il aborde sont universels et que ni le paysage dans lequel ils sont campés ni la langue utilisée ne changeront quoi que ce soit à la compréhension de l’histoire.

Les trois auteurs y sont aussi allés de leurs suggestions de bandes dessinées. Du côté de Michel Rabagliati, Persépolis de Marjane Satrapi et les BD de Guy Delisle (Shenzen, Chroniques birmanes) et de Craig Thompson (Blankets, Habibi) restent des musts. Pour Delaf et Dubuc, les maîtres de l’humour en BD demeurent Calvin et Hobbes et les BD de Lewis Trondheim (Lapinot).

Quant à leur avenir, même s’il semble tout tracé, les auteurs des Nombrils le voient tous les deux avec quelques pauses, le temps de retourner à d’autres projets plus personnels. Comme quoi le bonheur artistique n’est pas uniquement tributaire du succès commercial.

En attendant, plusieurs projets de films sont en cours pour les trois auteurs de BD, souhaitons-leur de connaître autant de succès avec ceux-ci…

Jacques Nadeau, un homme libre

À la suite de cette conférence, nous avons couru vers la bibliothèque du village, où le photographe du Devoir Jacques Nadeau répondait à quelques questions au sujet de son travail photographique lors des manifestations du Printemps érable.

Nadeau avait été invité à passer la semaine à Eastman pour documenter les Correspondances. On n’a aucun mal à croire que cette semaine a été bien tranquille pour lui, qui revenait de Mégantic. Il nous a expliqué pourquoi Mégantic lui manquait… Loin du voyeurisme, Jacques Nadeau est dans l’urgence de communiquer, l’urgence de la rencontre. Et celle-ci a lieu grâce à son appareil-photo. Ses photos des manifestations du printemps 2012, regroupées dans son livre Carré rouge, ont su saisir l’instant parfois magique, parfois tragique de ces événements.

Un homme fascinant.

***

D’après le journal internet Estrie Plus, plus de 1000 lettres ont été écrites, puis postées gratuitement, par près de 900 épistoliers. Les cafés littéraires et autres spectacles se sont tenus à guichet fermés plus d’une fois, attirant plus de 3500 personnes. On peut donc parler d’un événement rassembleur malgré une confidentialité plus grande que lors d’événements plus urbains (Salons du livre, Festival International de Littérature, Québec en toutes lettres, etc.).

Pour ma part, j’ai vécu mon premier festival des Correspondances d’Eastman comme une parenthèse enchantée, un moment de lenteur, de proximité et de réflexion comme il n’en existe presque plus aujourd’hui. Un moment un peu hors-temps, au milieu de l’été, avant la grande rentrée littéraire.

Nous sommes loin des salons du livre, où les auteurs vendent leurs livres et rencontrent les lecteurs assez rapidement. À Eastman, on ne ressent pas non plus la pression de la nouveauté, puisque certains auteurs invités n’avaient aucune nouvelle parution à présenter. Les festivaliers autant que les auteurs viennent pour l’essence même de la littérature, pour l’amour des mots et des rencontres.

Il faut souligner le travail du directeur de la programmation Bruno Lemieux, également l’un des fondateurs du Prix des collégiens, professeur et poète, et de toute l’équipe des Correspondances. Ceux-ci étaient très présents sur les différents sites, à l’écoute, et ils ont su s’adapter à de nouveaux lieux (Cabaret d’Eastman, tente Québecor plus excentrée) et créer une programmation diversifiée et attrayante.

Espérons que le festival offrira lors des prochaines éditions plus de souplesse (tarif étudiant ?) dans les prix des activités, voire quelques événements gratuits qui diminueront les frais des festivaliers férus de littérature…

Livres et auteurs cités :

  • Thomas Hellman chante Roland Giguère (livre-disque), Éditions de l’Hexagone, 2012
  • Roland Giguère, L’âge de la parole, Éditions de l’Hexagone, 1965
  • Evelyne de la Chenelière, La concordance des temps, Leméac Éditeur, 2011
  • Carl Leblanc, Artéfact, Éditions XYZ, 2012
  • Louise Dupré, Plus haut que les flammes, Le Noroît, 2010
  • Michel Rabagliati, Paul à Québec, Éditions La Pastèque, 2009
  • Delaf et Dubuc, Les nombrils, tomes 1 à 6, Éditions Dupuis, 2006-2013
  • Jacques Nadeau, Carré rouge, Fidès, 2012

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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