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Publié par le 25 juin, 2013 dans Cinéma | commentaires

A World Not Ours : les mémoires d’un camp de réfugiés palestiniens à Docville

 

Mahdi Fleifel filme les gens d’Ain el-Hilweh depuis aussi longtemps qu’il se souvienne. Une habitude transmise par un père obsessif de la caméra, toujours à capter petits et grands événements, probablement conscient de l’importance de garder en mémoire le sort des siens et du camp de réfugiés où il a grandit. Fleifel récupère les rushs de son père et construit son propre journal documentaire. Avec A World Not Ours, il rassemble 20 années d’images, de photographies et de vidéos souvenirs des membres de sa famille et de leur vie dans Ain el-Hilweh.

Contexte historique:

1948. Création de l’État d’Israël. Pas moins de 900 000 Palestiniens prennent le chemin de l’exil. Un grand nombre d’entre eux sont logés dans les camps de réfugiés de pays frontaliers comme la Jordanie, le Liban, la Syrie. Le camp d’Ain el-Hilweh compte parmi ceux-là. Enraciné depuis 64 ans dans le sud du Liban, aujourd’hui surpeuplé, il exprime davantage un état perpétuel plutôt que provisoire. Le chiffre alarmant de pas moins de 70 000 habitants sur une superficie de 1 km2 donne une idée de l’ampleur du phénomène. D’autant plus que les réfugiés de ce camp, entre autres, ne sont pas libres de rentrer et de sortir comme ils veulent. Encerclés par l’armée libanaise, sans État ni droit spécifique pour les représenter, ils vivent un enfermement continuel.

C’est ainsi que, logée en plein cœur d’Ain el-Hilweh, une caméra immersive dresse le portrait de trois figures marquantes, chacune d’elles portant le poids de sa génération. Le grand-père, l’un de ces premiers à avoir vécu le déracinement dans sa chair, espère toujours le retour en Palestine. En attendant, cherchant désespérément le calme, il combat surtout les enfants bruyants de sa ruelle. Puis, l’oncle Said qui a perdu pied avec la réalité depuis la mort de son frère se bat contre ses démons intérieurs. Lorsqu’il ne se promène pas au marché, il reste à observer les poussins du haut de sa terrasse ou à chasser les matous à grand coup de sandales. Ensuite vient Abu Lyad, l’ami d’enfance du cinéaste. Ancien membre du Fatah*, son discours est politisé, tranchant et d’une grande lucidité.  Souvent filmé en traveling de jour ou de soir dans les ruelles sinueuses d’Ain el-Hilweh, il vague à des occupations un peu étranges, errant d’un lieu à l’autre, tuant le temps.

(* Fatah : Une organisation politique et militaire palestinienne fondée par Yasser Arafat au Koweït en 1959. Le Fatah est un mouvement national palestinien de libération.)

Dans ces moments intimes avec la caméra la parole se délie. Le trauma du déracinement comme de l’enfermement est présent dans tous les esprits. Mais le sentiment d’injustice se remarque surtout entre le réalisateur et ses proches. Car si les réfugiés du camp d’Ain el-Hilweh ne sortent pas sans autorisation spécifique, Fleifel, actuellement établit à Londres, connu très jeune une vie en dehors. Mais encore, le taux de chômage très élevé d’Ain el-Hilweh, oppose encore plus la réalité du cinéaste avec celles d’Abu Lyad, qui sans travail ni éducation, incarne le désespoir de toute une génération.

Le cinéaste est ses parents.

Le cinéaste est ses parents.

L’approche distanciée du cinéaste peu en surprendre quelques-uns. Le ton et l’ironie employés dans A wolrd is not ours sont quelquefois dignes d’un récit de fiction. Sans oublier cette intervention, somme toute un peu forcée, de Neil Young lorsque le son du saxophone est ajouté sur les images d’immeubles en ruines. Le choix musical qui résonne parfois en décalage avec la réalité d’Ain el-Hilweh peut susciter un certain malaise.

Outre ces petites maladresses, le second degré s’avère quelquefois plus approprié pour faire passer certains messages.  Les quelques notes de légèretés et d’humours permettent de ne pas faire basculer le récit dans un fatalisme extrême. Comme lorsque le cinéaste compare le camp de réfugiés à un parc d’attractions à la Walt Disney où il n’est pas possible de s’ennuyer pendant les vacances. Un monde où les enfants comme les adultes manient les armes à feu, en nous laissant le soin de distinguer entre le jouet factice et le réel. Ain el-Hilweh, c’est aussi ces moments euphoriques pendant la coupe de soccer, où les fanatiques apatrides brandissent les drapeaux de leurs équipes favorites. Sans oublier ces rassemblements autour d’une télévision de quartier, où les gamins se laissent absorber, admiratifs devant leurs idoles de cinéma.

C’est par un regard poétique et plein de tendresses que Fleifel nous introduit dans l’univers d’Ain el-Hilweh. Nous sommes avec ses gens, dans leur quotidien, nous rions avec eux et partageons leurs craintes face à cet avenir incertain qui les ronge. À quelques reprises, j’ai eu le sentiment que Fleifel cherche à rendre aux réfugiés du camp de son enfance un monde qui a cessé de leur appartenir. A world not ours est un film d’une intelligence rare et particulièrement émouvant qui je l’espère ouvrira la porte à bien d’autres récits de ce genre. Dans la même lignée, il y a le documentaire, Five broken cameras (2011), de Emad Burnat qui relate la lutte au quotidien des habitants d’un village palestinien. Mais que dire cette fois-ci d’une perception féminine sur le conflit israélo-palestinien? Aurons-nous bientôt la chance de voir les femmes prendre la parole de manière aussi introspective que Mehdi Fleifel l’a fait avec les hommes de sa famille? En attendant …

A world not ours de Mahdi Fleifel tout récemment récompensé à Berlin (Le peace film Prize), Abu Dhabi (le prix Black Pearl du meilleur documentaire) et Munich (le prix Viktor Dok.horizons), sera présenté dans le cadre du cycle Docville en avant-première montréalaise, à l’Ex-centris le 27 juin prochain à 20h. Le réalisateur sera présent (via Skype) pour prendre les questions du public après la projection. Une occasion à ne pas manquer pour les grands passionnés du documentaire.

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À propos de Asmaa Hadji


Asma rédige un mémoire sur la mise en scène musicale dans les films de Tony Gatlif. Son approche ethno/musico/cinématographique lui permet d’investiguer le rôle fondamental joué par l’audiovisuel dans la préservation de certains patrimoines musicaux pas tout à fait conforme aux normes de l’écriture. Sa collaboration avec mmeh portera surtout sur le cinéma et pourquoi pas d’autres arts visuels si le cœur lui en dit.



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