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Publié par le 9 juin, 2013 dans Danse, Théâtre | commentaires

OFFTA 2013 – chronique d’un (dés) enchantement annoncé

 

OFFTA

OFFTA

Le OFFTA, festival des arts vivants en marge du FTA, avait pour thème cette année le désenchantement. État des lieux.

Dors de Grand Poney

Dors de Grand Poney/Jacques Poulin-Denis. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Dors de Grand Poney/Jacques Poulin-Denis. Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Mon baptême du OFFTA 2013 était aussi mon coup de cœur : Dors. Cette création interdisciplinaire de Grand Poney, datant de 2007 mais remaniée pour le festival, est une immersion dans l’intervalle étrange entre veille et sommeil, portée par de merveilleux interprètes.  Participative et surréaliste, elle rappelle que les spectateurs devraient vivre une performance dans le corps et la tête. La nuit est le royaume des protagonistes de Grand Poney, qui n’oublient pas de vous offrir le déjeuner après vous avoir entraîné dans leur imaginaire chimérique.

Le Mixoff

Mixoff de Marie Béland et Olivier Choinière. Photo : Vivien Gaumand.

Mixoff de Marie Béland et Olivier Choinière. Photo : Vivien Gaumand.

« La danse, c’est les vacances », a assuré le metteur en scène Olivier Choinière à la chorégraphe Marie Béland pendant le Mixoff, un projet de la 2e Porte à Gauche. Comme son nom l’indique, cette initiative fait se télescoper les univers de deux artistes qui n’ont jamais travaillé ensemble. Ce qui compte, c’est la rencontre, la découverte graduelle de la vision et de la démarche de l’autre.  Marie Béland et Olivier Choinière se sont suggéré mutuellement des lectures, des écoutes musicales, des parcours dans la ville. Ce processus a culminé par une résidence de création de deux semaines à l’Agora de la Danse et par la présentation au OFFTA d’une performance, un objet surprenant qui s’achève par l’implication physique du public. Le point d’orgue était pour moi une cartographie auditive d’une promenade des deux créateurs dans Montréal et la reprise réjouissante de Tainted Love de Softcell avec leurs propres mots. Le Mixoff de Béland et Choinière assume sa dimension inachevée de processus de rencontre. Mais était-il nécessaire de faire un rapprochement entre l’idée de couple de créateurs et celle de couple amoureux?

Cet automne, les Maisons de la culture de Montréal dévoileront le travail des trois autres tandems chorégraphe/metteur en scène (Catherine Gaudet et Jérémie Niel, Catherine Vidal et Frédérick Gravel, Virginie Brunelle et Olivier Kemeid). Quant à l’ensemble du projet, on pourra en voir les fruits à l’Agora de la Danse en janvier 2014.

Parce qu’on sait jamais de Dans son salon

 

Parce qu'on sait jamais, Dans son salon. Photo : Gabriel Germain

Parce qu’on sait jamais, Dans son salon. Photo : Gabriel Germain

Au programme du OFFTA, il y avait également le duo Dans son salon, créé par Emmalie Ruest et Karenne Gravel. À peine diplômées du bac de danse de l’UQAM, elles ont créé un univers dont les héroïnes sont un duo de personnages qui leur ressemblent, deux walkyries tout droit sorties de chez Becket. Dans Parce qu’on sait jamais,  elles endossent le rôle de guides spirituelles, qui proposent un cheminement en trois étapes vers l’illumination, à coup de draps-contour, de pulvérisateurs odorants, de tapis de yoga et de poussettes pour mamans performantes. Dans cette pièce hilarante et incisive, les chorégraphes-interprètes portent un regard critique sur les pressions que subissent tout un chacun (e) aujourd’hui pour être à la fois zen et accompli sur tous les plans. Danseuses talentueuses, elles ont construit une gestuelle propre à elles, métissant danse contemporaine et yoga de manière imaginative et énergique. Retenez leur nom, car elles n’ont pas fini de faire parler d’elles.

 

Maria Kefirova, Adam Kinner et Hanako Hoshimi-Caines

 

Why are dogs successful on stage, de Marie Kefirova. Photo : Hubert Côté.

Why are dogs successful on stage, de Marie Kefirova. Photo : Hubert Côté.

Le programme triple présenté le 28 et le 29 mai au Théâtre d’Aujourd’hui comprenait trois pièces, celles de Maria Kefirova, d’Adam Kinner et d’Hanako Hoshimi-Caines qui conjuguent le mouvement à d’autres champs artistiques : théâtre pour les deux premières, musique pour la troisième.

Dans Why are dogs successful on stage? de Maria Kefirova, on invite d’abord le spectateur à se détendre dans son siège, prendre quelques minutes pour arriver et respirer, mesurer la distance par rapport à un fauteuil rouge sur scène. Toutes les performances devraient commencer ainsi, pour laisser le monde externe hors du théâtre et entrer dans l’imaginaire de l’artiste. Why are dogs successful on stage? propose une réflexion très intéressante sur la perception et la représentation. Plusieurs spectateurs sont conviés à s’assoir dans le fauteuil rouge. Ce qu’ils regardent est caché au public par un écran vidéo sur lequel est projeté leur visage en grand plan. On entend des sons et des mots et on voit les réactions – frémissements, mimiques, regards, rires – de la personne dans le fauteuil rouge. Et on imagine ce qui se passe devant elle, en apercevant des bribes à certains moments et en prenant conscience des différences possibles entre réalité et projection.

La deuxième proposition du programme triple, I’m faking it d’Adam Kinner, est également un jeu sur la représentation, convoquant le décalage entre le mouvement et la parole. Dans cette création désopilante, Kinner propose notamment aux spectateurs de participer à une performance collective en plusieurs étapes : lui envoyer un chèque de 100 dollars et écrire sur la ligne mémo du chèque « we can make this work » et il retournera 99% du montant (le mode d’emploi se trouve à l’adresse http://wecanmakethiswork.org/). Sur scène, Kinner rend compte des échanges au sein de cette expérience, en racontant l’histoire de chaque envoi et la correspondance qui l’accompagne. Cette performance dans la performance, cette mise en abîme, est passionnante à plusieurs égards : entre autres, la participation des spectateurs et le fait que n’importe qui peut y participer, même une personne qui n’est pas dans le public ; la confiance nécessaire à cette implication, qu’on retrouve dans la phrase « on peut faire en sorte que ça marche » ; le pied de nez à l’omniprésence du discours marchand et la dimension sensible de la correspondance qui accompagne les chèques. Si la pièce de Kinner regorge de pépites, c’est cette expérience collective qui m’a le plus fascinée.

Quant à la dernière performance du programme triple, elle combine danse contemporaine et musique. Avec poésie et drôlerie, Hanako Hoshimi-Caines donne à voir le geste dansé d’une interprète enceinte, accompagnée de la chanteuse Katie Moore et du batteur du groupe montréalais Plants and animals, Matthew Woodley, qui la rejoingnent dans le mouvement. Cette pièce, Where the river got the water remix, ainsi que celle d’Adam Kinner avaient en commun une distanciation et une tendance à l’ironie nihiliste qui sont savoureuses. Mais le décalage constant entre mouvement et discours et le commentaire continu sur chaque action peuvent lasser, s’ils n’ouvrent pas vers autre chose.

Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde de Manu Roque

 

Photo : Jean-Baptiste Gellé.

Photo : Jean-Baptiste Gellé.

J’ai revu aussi avec beaucoup de plaisir Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde de Manu Roque, avec Lucie Vigneault et lui-même, en personnages magnétiques tuant le temps avant la fin du monde. Cette création avait été programmée par Tangente et le festival Quartiers Danse à l’automne dernier. Les deux acolytes l’ont depuis présentée ailleurs, notamment à la Ménagerie de verre en France. Cette pièce, que j’avais déjà trouvée brillante et jubilatoire en septembre, a été légèrement remaniée et a gagné en sensibilité, finesse et maturité. Elle est de celles qui se revoit plusieurs fois et dont les mots vous restent en tête des jours durant, telles des comptines entêtées.

Tout compte fait

Confessionnal du OFFTA. Photo : Hubert Côté

Confessionnal du OFFTA. Photo : Hubert Côté

Le OFFTA, vitrine sur la création émergente en arts de la scène, est un vivier foisonnant permettant d’explorer de nouvelles perspectives et manières de faire. En ce sens, c’est un festival essentiel à la vie artistique montréalaise, d’autant plus que le FTA ne présente pas le travail de créateurs émergents, entre autres québécois (cette année, l’exception était Yellow Towel de Dana Michel et, hors programmation, il y avait le Short & Sweet, une vingtaine de friandises chorégraphiques de trois minutes)*.

En outre, le OFFTA a ceci de particulier qu’il propose des programmes doubles et triples présentant danse, théâtre et performance. Ceci permet d’amener le public du théâtre à la danse contemporaine et vice versa. J’y fait des découvertes inattendues, j’y ai vu des performances contrastées, j’ai participé à certaines comme spect’actrice, j’y ai dansé toute la nuit au son de morceaux contenant le mot danse tout en regardant des propositions chorégraphiques au pARTy de la 2e Porte à Gauche.

Si les pièces étaient toutes diversifiées, on retrouve certains points communs : participation du public, voire disparition du 4e mur ; remise en question de la représentation ; transdisciplinarité et création d’œuvres protéiformes, n’appartenant à aucun champ distinct ; et surtout, l’art y est souvent ludique tout en portant un regard éclairé et critique sur le monde. On retrouve ce côté joueur, allié à un détournement du sacré, dans le mur d’ampoules évoquant des cierges qu’on pouvait allumer contre contribution volontaire et dans le confessionnal où on pouvait rencontrer un philosophe pour un peu de sagesse avant les représentations. Comme un rappel que l’expérience de l’art n’a pas nécessairement à s’inscrire dans un contexte solennel et sacralisé, mais peut être participative, déjantée ou surréaliste.

Une activiste adoptant des stratégies artistiques m’avait d’ailleurs raconté un jour « être passée à l’art », car elle avait perdu ses illusions par rapport aux impacts d’autres moyens de pression. Si ceux-ci sont souvent nécessaires, l’art permet indubitablement de ré-enchanter notre perception du monde, ne serait-ce que le temps d’un OFFTA.

*Cette question a été soulevée au bilan critique du FTA, animé par Elsa Pépin le 8 juin. Certaines personnes déploraient que le FTA s’en remette à d’autres festivals pour présenter la création locale émergente, alors que Philippe Couture considérait que le rôle du FTA était surtout de dévoiler ce qui se fait ailleurs en arts de la scène, compte tenu de la faible présence de spectacles de l’étranger à Montréal le reste de l’année.

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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