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Publié par le 7 juin, 2013 dans Cinéma | commentaires

Laylou – Philippe Lesage

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Laylou, un portrait de jeunesse

Le 22 mai dernier, Philippe Lesage venait présenter sa toute dernière œuvre, Laylou (2013) au Cinéma Parallèle à l’Ex-centris. Une discussion avec le cinéaste suivait la projection, une façon fort pertinente d’en apprendre plus sur son travail de réalisateur ainsi que sur sa perception du cinéma documentaire.

Pour faire connaissance avec Lesage il faut avoir vu au moins Ce cœur qui bat (2010). Cette œuvre percutante, lauréate du meilleur documentaire des RIDM de 2011, séduit aussitôt par son grand humanisme. À travers les murs aseptisés de l’Hôtel-Dieu de Montréal, nous y découvrons comment l’être humain dans une position de vulnérabilité cède sous le poids des maux qui le ravage. L’hôpital y est alors vu comme un laboratoire de l’expérience humaine ou les patients, un à un, se livrent à l’équipe médicale et par extension devant la caméra.

Pour le documentariste chaque phénomène de la vie quotidienne a un potentiel cinématographique. Il choisit ses sujets en se laissant guider par l’aléatoire, au gré des rencontres et des inspirations. Après son immersion dans l’univers hospitalier avec Ce coeur qui bat*, il rebondit sur la scène cinématographique avec une thématique beaucoup plus joyeuse: l’adolescence. En se positionnant surtout du côté des filles, le voici qu’il livre dans Laylou* une vision plutôt  contemplative de la jeunesse contemporaine.

Laylou c’est le portrait d’une bande de copines, tout récemment sorties du secondaire et joliment dépeintes, tel un tableau vivant, dans ces paysages typiques de la banlieue américaine. La vue panoramique sur les grands espaces avec ses petites maisons identiques, ses terrains de verdure et ses grands lacs bucoliques, montre une adolescence qui ne se porte pas si mal. Loin de cette représentation de la jeunesse disjonctée dans les films d’Harmonie Korine (Spring Breakers, 2013) ou suicidaire et mal en point en référence à Tout est parfait de Yves Christian Fournier (2008), Philippe Lesage y pose un regard plutôt poétique et tendre. Et s’il s’abstient de tout jugement dans cette relation de plus en plus intimiste, il se permet tout de même de montrer le poids de certaines conventions.

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Au départ, il y a cette ambiance euphorique du bal des finissants qui fait aussitôt contraste avec cette petite vie tranquille de banlieue de la Montérégie. Les images de femmes enfants qui se succèdent, tirées à quatre épingles, aux coiffures extravagantes, robes mondaines, bijoux et talons hauts ne sont pas présentées sans une certaine dérision sociale. Lesage y montre non seulement la démesure, mais en plus le côté faux de la cérémonie. Précisément, lorsque les demoiselles bling bling, sans prêter gare à la caméra, montre tout autant des signes d’excitation que ceux de l’ennui.

L’esthétique du film nous fait voir les premiers symptômes, somme toute un peu nostalgiques, de la fin de l’enfance. Comme ces séquences au coin du feu lorsque le cinéaste capte des regards méditatifs, littéralement coupés du monde qui les entoure, en plein milieu de conversations candides et spontanées dans un grand brouhaha collectif. Le close-up insistant et systématique sur des portraits de jeunesses, sans le moindre contrechamp sur des séquences longues et sans coupe, incite le spectateur à se placer du point de vue des protagonistes. Ces visages, qui se figent dans le temps sans réactions aux stimulations de leurs environnements immédiats (chuchotement, cris, éclats de rire), partagent indirectement une intériorité d’une beauté mélancolique. La trame sonore y participe aussi avec cette musique classique empathique clairsemée ça et là, tout au long de l’œuvre.  La pièce L’amour et la violence de Sébastien Tellier s’y ajoute également, s’élevant en crescendo sur une note attristée, figeant le temps de l’adolescence et saturant l’espace du film.

Laylou c’est à la fois un mélange de légèreté, de joie de vivre, de vague à l’âme et de mélancolie d’une adolescence toujours présentée avec une certaine distance, car Lesage ne rentre jamais dans les facteurs trop psychologisants des personnages.  Il n’intervient, ni ne provoque leur parole, mais les présente tels quels dans leur silence, leur humour, leur spontanéité et leur folie. Or, il est rare qu’une thématique comme l’adolescence ne soit pas enfermée dans des représentations trop évidentes et suggestives. Comme on le soulignait récemment, si cette dernière est souvent dépeinte de façon déjantée dans les médias comme au cinéma, Lesage lui propose plutôt une lecture méditative, loin de ces représentations clichées de cette jeunesse continuellement en crise.

Par opposition aux normes télévisuelles, cette tyrannie de la conformité, le cinéaste refuse de voir dans le cinéma documentaire un moyen d’imposer son point de vue. Pour cela, ni dans Ce cœur qui bat et dans Laylou nous n’avons affaire à une narration conventionnelle. Ces films sans intrigues prennent pour seul arbitre le spectateur lui-même, dont la lecture ne peut dépendre que de sa sensibilité et sa façon d’appréhender le monde.

Laylou est réellement un regard rafraîchissant sur la jeunesse contemporaine.

*Laylou est un titre inspiré des deux protagonistes principales, prénommées toutes deux Laurence, l’une d’elles aillant déjà été filmée en tant que patiente dans Ce cœur qui bat.

Site officiel du film

À propos de Asmaa Hadji


Asma rédige un mémoire sur la mise en scène musicale dans les films de Tony Gatlif. Son approche ethno/musico/cinématographique lui permet d’investiguer le rôle fondamental joué par l’audiovisuel dans la préservation de certains patrimoines musicaux pas tout à fait conforme aux normes de l’écriture. Sa collaboration avec mmeh portera surtout sur le cinéma et pourquoi pas d’autres arts visuels si le cœur lui en dit.



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