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Publié par le 5 juin, 2013 dans Théâtre | commentaires

Dans les coulisses de Se mettre dans l’eau chaude – ATSA / Espace Libre

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Photo: Aurélie Jouan

Récemment, l’équipe de l’ATSA (Action Terroriste Socialement Acceptable) nous a invités à nous joindre à une répétition pour nous mettre dans l’eau chaude, pour faire les choses autrement : non pas (comme à notre habitude) appréhender une œuvre dans son tout et a posteriori, mais en observer les rouages. Friande de nouvelles expériences et en quête de points de vue neufs, je me suis portée volontaire. D’ailleurs, si ce texte est le bilan de ma première expérience vécue « de l’intérieur », Annie et Pierre (Annie Roy et Pierre Allard, directeurs artistiques de l’ATSA) en sont eux aussi à leur premier projet en tant que créateurs.

Normalement, les deux artistes engagés s’évertuent à construire des installations (installations-performances, pourrait-on dire?) extérieures, mais ils ont décidé d’emprunter le médium théâtral après que Philippe Ducros (directeur artistique du théâtre Espace Libre) leur eut demandé de clore la saison 2012-2013. Le défi est de taille. Comment transposer au théâtre les préoccupations habituelles? Accoutumés aux espaces publics pour ainsi dire « bruts » — par exemple, la Place Émilie-Gamelin pour État d’urgence (1998-2010)—, où la construction de « l’œuvre » se fait à partir d’un paysage déjà en place et où le jeu consiste à amener les gens à l’intérieur de celle-ci, les deux créateurs sont ici en présence d’un lieu tout autre. Le processus créateur se déroule au théâtre, donc dans un cadre donné et bien réel; il faut y construire un univers, et, d’emblée, y intégrer le public. La dramaturgie et la direction d’acteurs ne sont pas, non plus, des tâches coutumières.

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Photo: Aurélie Jouan

Afin de ne pas se perdre dans toute cette nouveauté, Annie et Pierre ont décidé d’investir une problématique au cœur de leur démarche, à la fois artistique et militante : l’engagement citoyen. Ils s’interrogent : « Notre besoin de « décrocher », notre culte du bien-être l’emporte-t-il sur la nécessité d’engagement ou bien est-ce devenu un mode de survie pour contrer l’inhumanité ambiante et mieux résister? » « Comment le bonheur individuel est-il lié au bonheur collectif? »*. Ces questions deviendront le moteur du spectacle Se mettre dans l’eau chaude, le projet pour lequel on m’a invitée comme observatrice et qui se veut un spa urbain (symbole qui questionne notre rapport au divertissement et notre façon de “décrocher”), où les spectateurs (ici la clientèle) effectuera un parcours théâtral qui les mènera vers différentes stations, intérieures et extérieures, tel que le jardin de ville, la piscine, le bain-tourbillon, le sauna sec et la salle de méditation Yoga-Humana Prana. J’ai bien hâte de voir comment tout ça va prendre forme.

C’est donc lors d’un après-midi de grisaille et frisquet que je me rends au théâtre Espace Libre. Arrivée en avance (un peu trop), j’attends aux coins des rues Fullum et Coupal en aspirant de grandes bouffées d’oxygène avant de m’engouffrer tout l’après-midi, et aussi (disons-le) pour évacuer ma petite nervosité. Et soudain, Annie qui m’aperçoit. Sourire contagieux, franche poignée de main. « Désolée, je suis en avance », je dis. « Parfait, tu vas m’aider! », je reçois. Et c’est sur le chemin du studio que l’équipe commence à se dessiner : Philippe Ducros et Jean-François Nadeau (dans les rôles du trader et du militaire) discutent, Geneviève Rochette (dans les rôles de la reporter et de la masseuse) fait son apparition, puis Mylène Roy (dans le rôle de la prof de yoga et de méditation). On semble heureux de se retrouver; on papote. « En forme? », « Et la famille? » La routine, quoi. L’ambiance est conviviale. Je me sens la bienvenue.

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Photo: Aurélie Jouan

Pendant ce temps, je m’affaire avec Annie. Nous déplaçons les différents éléments nécessaires au décor : un bain sur pattes, une chaise, un écran… Jean-François Nadeau essaie une pièce de son costume : un veston style militaire. Ça rigole un peu. On imagine le reste, les accessoires : quels souliers? Une moustache? Et déjà, le personnage s’incarne. Il en va de même pour les deux autres comédiennes qui semblent ne plus être tout à fait elles-mêmes. Les corps ne bougent plus de la même manière ni ne projettent la même énergie qu’auparavant. On se réchauffe la voix, le corps. On se met le texte en bouche; nous sommes désormais quelque part entre réalité et fiction.

Puis la répétition commence. Quoique passionnée, je n’ai jamais fait de théâtre. Mais j’ai longtemps joué du piano et je m’adonne depuis peu à la boxe. Heureuse aujourd’hui de constater que je ne suis pas seule, que, peu importe l’activité, « faire de la technique », c’est laborieux. Et c’est du pareil au même. On découpe les séquences, on les fait len-te-ment, on accentue, on exagère, on les reprend encore et encore. Jusqu’à ce que ça rentre, jusqu’à ce que le corps comprenne.

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Photo: Aurélie Jouan

Une comédienne bute lors d’un passage particulièrement difficile; la langue et les gestes s’empêtrent. Flash back de l’École (nationale de théâtre). « Le geste avant la parole », elle se répète; « on nous a appris ça à l’école ». Je trouve ça beau. Et tout à fait approprié, lorsque l’on parle d’engagement citoyen. On parle, on parle, mais on n’agit pas.

La répétition est par moments entrecoupée de petits interludes où chacun s’affaire individuellement, travaillant à sa partition. Puis, la musique reprend de plus belle. Piano à quatre mains; on se lance des passages, des répliques. Le texte prend enfin vie. J’aurai d’ailleurs droit à quelques beaux crescendo, durant lesquels l’émotion s’emballe.

Puis, la pratique proprement dite prend fin. Il ne reste que quelques détails techniques à régler avec l’éclairagiste et les concepteurs sonores. Chacun repart le sourire aux lèvres. Et voilà qu’en écrivant ce texte, plusieurs jours après avoir vécu l’expérience et une fois l’univers de fiction bien refermé, c’est l’image qui me reste. Des sourires. Ceux de gens animés et engagés. Inspirants. Qui m’incite à me poser certaines questions : pourquoi s’engager ainsi? Pourquoi prendre le temps de se réunir afin de construire une œuvre sur l’engagement citoyen? Parviendra-t-elle à contrer le cynisme et le désabusement généralisés?

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Photo: Aurélie Jouan

Je ne peux répondre pour l’instant. Tout ce que je sais, c’est que, pendant que certains se soucient d’assurer leur survie et celle des leurs ou encore de rebâtir ce que Dame Nature leur a pris, ici, loin de la précarité (du moins, pour la majorité d’entre nous), nous avons au moins le luxe de nous poser ces questions. Et d’ailleurs, avec ce privilège ne vient-il pas une certaine forme de responsabilité? Ne sommes-nous pas dans le devoir de nous propulser, de nous engager, suite au sentiment d’indignation qu’elles font surgir en nous et d’en faire quelque chose, concrètement?

Se mettre dans l’eau chaude nous invite donc à nous mouiller. À réfléchir, ensemble, à notre engagement, mais aussi, plus largement, à la manière de faire rimer bonheur collectif et individuel.

Album photo sur Facebook

* Communiqué de presse.

 



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