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Publié par le 2 juin, 2013 dans Théâtre | commentaires

L’Homme atlantique (et La maladie de la mort) – Christian Lapointe / FTA2013

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Christian Lapointe propose une œuvre très particulière et autoréflexive avec cette pièce construite sur deux courts textes de Marguerite Duras, soit La maladie de la mort et L’homme atlantique. Comme sa compagnie Théâtre péril, fondée en 2000 à Québec, s’intéresse à une approche existentialiste et symboliste, il semble tout à fait naturel de l’associer à la littérature de Duras. Le résultat est une pièce captivante qui pousse à la réflexion en douceur, en nous mettant dans un état de contemplation méditative.

Duras possède cette écriture universelle qui donne l’impression de s’adresser directement à vous, de proférer enfin, et mieux que vous ne l’auriez fait, les émotions et pensées intimes qui vous habitent. Il en exulte un texte très sensible, mais non sentimental, admirablement mis en valeur par la mise en scène de Lapointe. La poésie du texte est transcendée par la beauté épurée de la projection et une scénographie à tendance symbolique.

Dans La maladie de la mort, un homme (Jean Alibert) paye une femme (Anne-Marie Cadieux) pour passer plusieurs nuits consécutives avec lui afin d’ «essayer», car il affirme ne jamais avoir connu l’amour. En quoi la maladie de la mort est-elle mortelle? La maladie de la mort réside dans le refus de vivre, de se donner à des sentiments vrais, à des attachements humains. Il en résulte des hommes qui existent sans ressentir, qui parcourent donc la vie sans la goûter réellement, sans être capables de lui donner une couleur particulière.

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L’homme atlantique est à la fois un livre et un film réalisé par Marguerite Duras. Il évoque l’histoire d’un amour mourant racontée du point de vue d’une réalisatrice observant un comédien. Le contexte cinématographique de cette histoire sert à mettre en relation les deux personnages : l’homme (Jean Alibert) et la femme (Anne-Marie Cadieux) avec la narratrice/réalisatrice (Marie-Thérèse Fortin). Cette forme permet également à Lapointe d’intégrer le magnifique travail vidéo de Lionel Arnould ainsi que multiples références au cinéma : salle de spectacle, sièges de cinéma, caméra sur scène, etc.

Les deux textes ont pour sujets communs « l’impossible rencontre entre les hommes et les femmes », la confrontation à la solitude et à la finalité humaine. Ils conduisent également tous deux à une mise en abîme sur qui regarde et qui est regardé, qui se transpose jusqu’au spectateur de la pièce. La trame inclut en effet plusieurs interactions entre la narratrice et les comédiens, voire même à quelques reprises avec le public.  En résulte une mise en scène très particulière située entre la narration, la lecture, le jeu et quelque chose de plus compromettant emprunté à la performance. Le texte est décomposé et comprend de nombreuses répétitions effectuées par les différents acteurs, créant ainsi un jeu de perspective entre eux et sur le texte.

La scénographie élémentaire très efficace présente une série de panneaux blancs mobiles pouvant à la fois servir d’écran de projection et se refermer en un cube pour représenter l’intimité de la chambre. Parallèlement, ce cube est percé d’un trou où s‘insère la caméra (et le regard du spectateur) qui restera au centre de la scène pendant tout le spectacle.

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Une partie de ce qui a été tourné à l’intérieur du cube lors de la première prestation du texte de La maladie de la mort, sera joint à du matériel préalablement tourné et à de la captation directe, puis projeté lors de la reprise du texte par les acteurs en voix off sur les images. Ce stratagème permet d’établir la constante conscience du spectacle et du joué qui empreint la représentation.

Lors d’une scène en deuxième partie, Jean Alibert reprendra aussi le même texte (tiré de L’homme atlantique) par trois fois, sur différentes intonations de la plus soutenue à la plus emportée. On y perçoit la démarche de distanciation entre le réel et le joué ainsi que la dénonciation des mécanismes du spectacle par le spectacle souvent présente avec Lapointe. En effet, on fait souvent mention du travail de Lapointe en référence à Guy Debord et à son essai emblématique des années ‘60, La société du spectacle, qui présente une réflexion sur le rôle du spectacle dans la société contemporaine de son époque.

La musique, qui sert admirablement à accentuer l’émotion contenue dans le texte, manipule habilement le spectateur à cet effet, phénomène notoire de la trame sonore d’un film. La projection quant à elle, évoque le film associé à L’homme atlantique tout en embrassant la prose de Marguerite Duras dans la plus grande poésie.

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Après le générique de film marquant la fin du spectacle, les spectateurs restent assis dans la salle quelque instant pour se permettre de l’absorber. Derrière moi, j’entends une femme proposer à sa compagne « Veux-tu aller boire un verre ? » sur un ton empressé et le « Oui » soulagé de son amie. Déplorablement, la cinquième salle de la Place des arts n’est pas un endroit où l’on nous laisse le loisir de traîner plus de cinq minutes à la fin d’une représentation.

Par ce spectacle, Christian Lapointe offre une réflexion à la fois sur le sujet et la forme évoquée par l’œuvre de Marguerite Duras et ce, par une symbiose de genre et avec une subtile autodérision. L’homme atlantique est une pièce inspirante alliant admirablement bien la littérature, le jeu et le cinéma. Riche en questionnements, elle éclot comme une fleur dans notre esprit pour les jours à venir, si bien que l’on retournerait voir le lendemain, et le surlendemain encore.



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