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Publié par le 23 mai, 2013 dans Théâtre | commentaires

Un ennemi du peuple – Thomas Ostermeier / FTA2013

Photo : Arno Declair

Photo : Arno Declair

Hier, le grand manitou du théâtre a fait des siennes et a contaminé notre réalité. Ou alors Montréal s’est elle-même mise en scène pour le début du très prisé FTA? Alors que l’île entière a un « problème d’eau », le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier débarque à Montréal pour présenter « Un ennemi du peuple », qui porte la même trame.

En effet, dans cette pièce, du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, le scientifique Thomas Stockmaan reçoit le rapport qui confirme son hypothèse : les eaux thermales de son village natal sont contaminées. S’étant toujours senti sous-estimé par ses pairs, il croit avoir le sort du village entre ses mains et est persuadé que cette découverte lui renverra enfin une forme de reconnaissance. Mais la situation s’avère infiniment plus complexe.

Rendre public le rapport qui prouverait la présence de particules indésirables dans les eaux thermales devient une affaire périlleuse. Le maire de la municipalité, aussi le frère de Thomas, agit en véritable souverain et ne se laisse pas facilement mener lorsqu’il est question de ses intérêts, de son image et de celle de son village. Ainsi, tout au long de la pièce, les autres personnages se feront balloter entre ces grands principes que sont le droit (droit de s’exprimer librement, droit de savoir) et le pouvoir.

La situation est loin d’être évidente à régler : ni les personnages ni le public (invité à intervenir à un moment dans la pièce) ne trouvent de solution convenable. Pourtant, la simplicité et le ridicule avec lesquelles la situation est traitée ici rappellent le théâtre de notre vie politique actuelle.

Les personnages doivent s’entendre et le grand dilemme est celui-ci : doit-on entamer la démarche de reconstruction de la station thermale devenue toxique ? Ce serait long, couteux et laisserait la municipalité avec un chômage effroyable. Doit-on laisser la population dans l’ignorance, la laisser s’empoisonner à son insu, mais garder la réputation de la municipalité intacte ?

Bref, faut-il oser le démantèlement du système économique actuel, qui repose sur la station? Provoquer une période de chaos social assuré – passage obligé – duquel il faudra se sortir avec vigueur et créativité? Ou faut-il laisser le « pas si mal » se changer en pire, se laisser caler lâchement dans ce terrain vaseux?

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Si l’exploit du metteur en scène est de frapper fort avec une pièce qui a aujourd’hui 130 ans, celui du dramaturge est de traiter ce dilemme non pas de façon manichéenne, mais en faisant voir la situation de l’intérieur, avec tout ce qu’elle implique. Nous sommes ici dans un jeu d’échecs et Thomas ne comprend pas quelle pièce il occupe sur l’échiquier. Il ne saisit surtout pas contre qui il se mesure. Ainsi, la partie, qui s’annonce facile, se complexifie. Si la plupart des personnages travaillent au départ pour le bien commun, ils seront tentés, tour à tour, de se tourner vers leurs propres intérêts. La finesse du texte provient justement de cette capacité à montrer la bête sociale qui reste, au fond, profondément égoïste.

Du dramaturge, Ostermeier a donc conservé l’esprit : sa lucidité (évidemment), sa densité (c’est verbeux… très verbeux), mais le sérieux du propos est porté ici par des notes contemporaines (les comédiens se laisseront d’ailleurs aller sur quelques airs rock-folk bien connus du public) et se mêle à un humour bon enfant (jeu très ludique – et magnifiquement exécuté – des comédiens, et d’un adorable gros toutou, qui semblait malheureusement avoir le trac, lors de cette représentation).

La part de jeu provient également de l’interactivité avec le public. Celui-ci est lors d’une scène enjointe à intégrer l’univers fictionnel et à participer au débat qui commence à excéder les personnages. Cette pratique n’est dorénavant plus étonnante, mais elle est ici tout à fait à propos, du fait que le débat déclenche chez certains spectateurs l’envie d’exprimer une parole si souvent étouffée. L’expérience s’est avérée intéressante et drôle. Certains spectateurs ont d’ailleurs su lier magnifiquement fiction et réalité, et même tiré profit du concours de circonstances, invitant le personnage du maire, afin de le confronter à son refus de reconstruire la station thermale, « à boire un grand verre d’eau ». Beau sens de la répartie!

Enfin, je me considère choyée d’avoir pu assister à ce grand spectacle d’ouverture de la programmation 2013 du FTA. Et, en ce qui me concerne, la Schaubühne peut continuer de porter fièrement son titre de figure de proue du théâtre contemporain.



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