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Publié par le 14 mai, 2013 dans Littérature | commentaires

2054 – Alexandre Delong / Éditions XYZ

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Éditions XYZ, 2013

Les genres de la science-fiction, de l’anticipation ou de la dystopie (contraire de l’utopie) n’occupent pas une place très importante dans ma bibliothèque personnelle. J’ai bien lu 1984 de George Orwell ou Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, que j’ai adoré tous les deux, mais ma connaissance du sujet reste limitée. Aussi j’avais quelques appréhensions en débutant 2054, d’Alexandre Delong, qui par le choix de ce titre, me paraissait un peu pompeux (et risqué) par sa référence directe à 1984, publié en 1949…

Mais c’était sans compter sur une trame narrative très prenante, intéressante, car ancrée à la fois dans la réalité de notre société de consommation et à la fois dans un futur pas si lointain. Les notions de « fonds d’investissement en capital humain », de « money time » font écho à de nombreux débats et échanges d’idées des derniers mois dans notre société en crise.

Malgré quelques passages parfois lourds (« Mieux que d’improbables rapports ou de hasardeuses recherches, ces sèches colonnes de caractères révélaient aux yeux de tous, à commencer par ceux d’investisseurs particulièrement perspicaces, l’exact potentiel qui se nichait en chacun » p.20), l’auteur nous entraîne dans un univers où le monde professionnel et social s’apparente au repêchage* de joueurs de hockey professionnels, et les termes employés tels que « repêchage » (p.91), « transfert » (p.166), ou encore « premier choix » ou « sur le marché » ne trompent pas. Les individus appartiennent à de grandes compagnies qui misent sur leurs « joueurs » d’importantes sommes d’argent et peuvent décider du jour au lendemain de se départir d’eux. Il s’agit de la « bourse du capital humain ». Les citoyens les plus méritants doivent prêter allégeance au marché… et ceux qui ne peuvent être côtés en bourse doivent vivre dans des villes satellites, ou pire encore, dans l’Arrière-monde.

Donc, le personnage de ce roman, Ethan Price (même son nom nous rappelle le gardien de but de l’équipe du Canadien de Montréal, Carey Price!), est choisi par l’un des plus grands hôpitaux du monde, géré par la WesternHealth, conglomérat qui débourse la modique somme de 75 millions de dollars pour l’obtenir. Car notre homme est médecin, spécialiste en orthogénie, discipline visant à créer des bébés parfaits, des embryons dénués de défauts physiques ou de tares intellectuelles. Cette science se rapproche dangereusement des théories de l’eugénisme.

« le choix de la première option, entonna-t-il avec ferveur, conférait aux parents le pouvoir de décider du sexe de l’enfant et, selon les items sélectionnés (« et disponibles à la carte »), de se principaux attributs physiques : taille, constitution corporelle, carnation et grain de peau, coloris et formes d’yeux, couleur et texture de cheveux, type de nez, style d’oreilles, etc. Le catalogue Collections & tendances esthétiques, élaboré et mis à jour par les stylistes du service d’orthogénie, constituait à cet égard une précieuse source d’inspiration, en plus de donner une idée assez juste des résultats auxquels s’attendre. » (p.116-117)

Dès le début du roman, Ethan semble en permanence dépassé par les événements. Ne croyant pas à son acquisition par l’hôpital le plus prestigieux (ce qui, en effet, est une première dans l’histoire de la bourse du capital humain), il reste un peu apathique, un peu perdu et cependant entouré d’une aura d’excellence, sans que l’on sache réellement ce qu’il a accompli.

« Vous vous imposerez, Ethan, car vous avez toutes les qualités requises » (p.86)

Et sa torpeur ne nous aide pas à croire à cette excellence. Il faut attendre plus de 100 pages avant de connaître un peu le parcours de notre héros.

On se rend compte qu’il a toujours un peu subi sa vie, et qu’il a tendance à fuir  l’action. Même face à un accident auquel il assiste lors d’un voyage dans L’Arrière-monde, il refuse d’agir et préfère se sauver. On le sent en opposition avec son époque, regrettant « l’effacement du réel dans les rapports amoureux » (p.193), démontrant une certaine générosité avec ses patients inacceptable pour ses supérieurs (p.186), et faisant preuve d’une naïveté déconcertante face au retournement de situation final.

Il  ressemble beaucoup plus que ce qu’il pense à son frère Julian, duquel il tentera à plusieurs reprises de se rapprocher sans grands résultats. Julian « n’avait jamais cessé d’être ce fils rebelle et effronté, foncièrement imprévisible et hostile à toute forme d’autorité. » (p.55)

Les jeux vidéo accessibles grâce à un petit ordinateur de poche, le Padma, lui permettent de s’évader et sont vécus comme un véritable exutoire physique. Le jeu le plus populaire, créé par Julian, enquête policière à grande échelle empruntant les noms d’enquêteurs du LAPD (Los Angeles Police Department) créé par Michael Connelly (Terry McCaleb, Harry Bosch, Jerry Edgar), offre un lieu de rencontre et de confrontation pour les deux frères.

Dans cette société basée uniquement sur l’économie de marché, la révolte ne peut passer que par l’art ou la réflexion (ce que les drogues abrutissantes distribuées allègrement n’aident pas) et la rencontre qu’Ethan Price fera avec l’artiste Lexus Worell changera un peu sa vision des choses et le sortira du carcan dans lequel on veut l’enfermer.

Une autre forme de révolte consiste à refuser la vie dans la Globalopole ou dans ses villes satellites, et à s’exiler dans l’Arrière-monde. La dernière partie du roman sera consacrée à celui-ci. Mais nous n’oublions jamais que nous nous trouvons dans une dystopie, c’est-à-dire dans « un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur » (source :  Wikipédia) et ce, jusqu’à la dernière page…

La construction de ce roman d’anticipation reste assez classique (départ dans la grande ville, rencontre d’une femme, drame personnel et familial avec son frère, retournement de situation à cause d’un élément déclencheur, ici un accident et une rencontre avec un artiste rebelle, etc.), mais Alexandre Delong possède un certain talent pour le suspense, qui demeure haletant presque tout au long du roman. L’imagination débordante de l’auteur nous fait sourire ou nous inquiète, tant on peut facilement concevoir que certains aspects décrits pourraient se réaliser partiellement et prochainement. Alexandre Delong développe naturellement de nombreux éléments qui ponctuent notre société contemporaine, avec tous ses travers (le téléphone intelligent en prend un coup). Il possède un sens de l’observation des petits détails de notre société qui pourraient déraper, s’amplifier voire finir en eau de boudin. Inquiétant et divertissant.

* Le terme « repêchage » est un terme canadien correspondant à l’anglicisme « draft » et désigne un événement annuel présent dans tous les sports collectifs nord-américains, comparable à une bourse aux joueurs, où les équipes sélectionnent des sportifs issus de l’université, de l’école secondaire ou d’une autre ligue, voire d’une autre équipe. (source : Wikipédia)

La critique de Marie-Christine Blais dans La Presse

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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