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Publié par le 26 avr, 2013 dans Théâtre | commentaires

Empreintes – Théâtre La Chapelle

Crédit : Maxime Côté

Crédit : Maxime Côté

Jusqu’au 5 mai 2013

J’’ai souvent reproché à mes amis de gars de ne pas s’intéresser à la littérature – et à l’art, plus généralement – dite « féminine » (d’ailleurs, j’essaie d’arrêter d’utiliser cette expression, qui nous confine d’emblée à la marge… mais parfois, je ne sais pas faire autrement) sous prétexte de ne pas se sentir interpellés ou je ne sais trop quoi. Je leur ai souvent remis sur le nez ce manque d’ouverture… ou de curiosité, plutôt. Bon nombre de filles et de femmes s’intéressent pourtant à des œuvres, à des pratiques, et expérimentent différentes activités que l’on croit davantage destinées aux hommes. Loin de moi l’idée de commencer ce texte par une grande envolée féministe. Simplement que, dans un monde de ségrégation comme le nôtre, il me semble que de faire un pas vers l’Autre (ici, entendre « la femme », bien évidemment) afin de mieux le comprendre, de mieux connaître sa réalité, ses tourments et ses préoccupations, est un minimum. C’était donc le pot. Et maintenant, les fleurs. C’est dans une salle remplie de testostérone que j’ai assisté à la première de Empreintes, présentée à La Chapelle jusqu’au 5 mai. J’étais ravie. Merci donc, messieurs.

Arrivée un peu tôt et voulant profiter des rayons de soleil qui s’attardaient, je me suis assise sur le trottoir et j’ai ouvert le programme. J’y ai lu : «D’abord, une envie, celle d’en parler. » Et je me permets d’ajouter: la nécessité… à l’heure où certains pensent à nous retirer ce droit. Parce que c’est en parlant de l’avortement et en assistant à un spectacle le mettant en scène qu’on se rend compte que c’est encore tabou. D’ailleurs, de ma propre expérience et à ma grande surprise, j’ai eu, à un moment durant la pièce, de petits malaises. J’ai senti que l’on s’approchait de ma limite. Je rougis en l’écrivant. Mais je crois que l’avortement nous garde encore dans une position plus ou moins confortable, d’où la nécessité de nous intéresser aux « questionnement[s] qu’il soulève, sans jugement ni tabous »

Et cela, Geneviève L. Blais l’a très bien fait. C’est donc en simplicité et en toute franchise, à la manière d’une « pierre bercée par le mouvement des marées », qu’elle nous a présenté cet « événement », par la voix de sept femmes. D’ailleurs, j’ai aimé que celles-ci soient bien différentes les unes des autres, mais sans tomber dans le spectaculaire ou le stéréotype. J’ai apprécié que l’on reste près de la vérité. Et ce choix de nous présenter « the girl next door » est assumé d’emblée, puisque c’est à partir de la salle (parce qu’au départ assises dans l’auditoire) que les sept personnages font leur entrée sur scène. C’est donc un peu l’amie, la cousine, la voisine… qui nous raconte son expérience de l’avortement, de cette petite pierre qu’elles ont portée, alors que leur marée était juste un peu trop houleuse.

Empreintes-0600 Maxime Côté

Crédit : Maxime Côté

Et c’est dans un superbe décor, très organique et féminin, que ces sept personnages évoluent. En effet, tout, dans ce cadre, rappelle la femme, le corps de la femme. Une magnifique sculpture de Jean Brillant en forme de spirale (figure de la courbe par excellence) sert à la fois de mur et d’ardoise. Quelques roches, qui sont disposées de manière à faire croire à un ruisseau, ramènent l’idée de la pierre et de l’eau. Il y a aussi un mur-écran : espèce de « membrane » légèrement translucide sur laquelle on projette du texte, mais qui laisse aussi voir l’envers du décor, les « vraies affaires », ce que ces femmes ne laissent paraître que dans l’intimité. L’effet est réussi. Tout donc, est fluide et poreux, à la manière du corps humain; ici, à la manière du corps humain en gestation.

Empreintes-0689 Maxime Côté

Crédit : Maxime Côté

C’est dans cet espace que nous nous familiarisons avec la bénévole de chez SOS Grossesse, la fille du Bas-du-Fleuve, la déjà-mère, la danseuse-chorégraphe, l’adolescente joueuse de basket et la fille, un peu rebelle, enceinte du meilleur ami de son ex. C’est leur silence que nous écoutons, leurs mots qui nous touchent, leurs corps en mouvement qui nous émerveillent. Le septième personnage, quant à lui, occupe une place un peu spéciale, à la fois à l’écart des autres, mais aussi celui qui cimente la bande. Il s’agit de celui interprété (merveilleusement d’ailleurs) par Paule Baillargeon qui incarne également la voix d’Annie Ernaux, laquelle raconte dans L’Événement son expérience de l’avortement, il y a de cela presque 50 ans. Elle y dépeint, de manière magnifiquement impudique, cette traversée en solitaire qui a duré plusieurs semaines. Traversée qui laisse son empreinte. La performance de Paule Baillargeon fait également contrepoids à celle des autres comédiennes, du fait qu’il s’agit davantage d’une narration qui traite d’un événement s’étant déroulé il y a très longtemps. Alors que le discours des autres femmes est plus près du proche de du présent, donc émotif et très ancré dans le corps, celui de Baillargeon est plus froid. Il s’est pour ainsi dire « rationalisé ». En contrepartie, il est incisif et détaillé, et c’est par lui, surtout, que nous est donné à voir l’avortement de l’intérieur. La voie d’Ernaux, qui se fait entendre tout au long de la pièce, en étend aussi toute la portée, puisqu’il vient tisser un lien de filiation entre ces femmes… entre toutes les femmes, en qui germe ce « possible événement ».

J’ai adoré Empreintes. D’une part, simplement parce que j’y ai passé un agréable moment – que j’ai rigolé, que j’ai été attendrie –, et, d’autre part, et plus intimement, pour toutes ces questions qu’elle a soulevé chez moi. J’ai également apprécié de pouvoir m’inscrire, par cet acte spectatoriel, dans la lignée de ces nombreuses femmes et ainsi d’être leur complice… ou plutôt leur témoin. À voir.



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