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Publié par le 18 avr, 2013 dans Arts visuels | commentaires

Corrections marginales – Studio XX

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Crédit : Stéphanie Lagueux

Studio XX, jusqu’au 2 mai 2013

Je n’avais jamais mis les pieds au Studio XX et, pour être honnête, en avais rarement entendu parler. Mais je crois bien que je serai tentée d’y retourner pour leurs prochains événements. Le Studio XX a un mandat précis et occupe une niche bien spécifique dans le paysage artistique montréalais. Il s’agit d’un centre d’artiste féministe qui encourage l’exploration, la création, la diffusion et la réflexion critique en arts technologiques depuis 1996. L’exposition Corrections marginales, présentée jusqu’au 2 mai,  réunit des artistes membres de deux collectifs:  L’Araignée (Montréal) et La Redhada (Carthagena), rassemblés ici grâce à l’artiste Helena Martin Franco, originaire de Colombie et vivant à Montréal, et membre des deux entités.

La commissaire Stéphanie Bertrand a mis en commun le travail de treize femmes artistes en ayant en tête le thème « corrections marginales ». Il s’agissait donc pour elle de générer une réflexion qui s’articule autour de cette notion et de toutes les possibilités d’interprétation qu’elle évoque; la violence étant une question sous-jacente et propre à cette idée de correction. Les artistes, provenant de contextes sociaux éloignés, proposent des œuvres qui présentent différents états, une multitude de voix et qui opèrent diverses présences de la violence. On y aborde la violence envers les femmes qui se ressent de façon plus concrète dans un pays comme la Colombie, et qui existe de façon moins tangible – sans pour autant être moins terrible – au Canada. Également, la violence dans divers contextes : au Sud alors que des valeurs conservatrices et puritaines mettent un voile sur ses diverses manifestations, au Nord alors que des tensions plus abstraites affectent les relations de pouvoir. Sans vouloir mettre en opposition ces deux réalités, Stéphanie Bertrand explique dans le texte de présentation  que « L’intention est plutôt de suggérer, par la juxtaposition de ces œuvres variées, une série de repères servant à reformuler l’idée de la violence en évitant le marchandage de la peur et les tactiques insensibles du journalisme sensationnaliste par lequel la violence est de plus en plus neutralisée, en proposant plutôt une série de corrections urgentes, réelles ou imaginées. » L’idée derrière cette exposition réside donc dans la volonté de créer un discours qui serait pluriel en mettant en contexte et en commun des approches, mais surtout des voix, distinctes et nécessaires. Elles sont, bien entendu, politiques, sociales et revendicatrices, mais aussi sensibles et troublantes.

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Crédit : Stéphanie Lagueux

On y voit les œuvres de Martha Amorocho (France, Colombie), Stéphanie Chabot (Montréal), Alexa Cuesta (Colombie), Julie Favreau (Montréal), Amélie Guérin (Montréal), Karina Herazo (Colombie), Julieta Maria (Toronto, Colombie), Helena Martin Franco (Montréal, Colombie), Noémi McComber (Montréal), Maria Eugenia Trujillo (Colombie), Anne Parisien (Montréal), Maria Isabel Rueda (Colombie) et Lisette Urquijo (Colombie). Les projets sont à mon sens un peu inégaux, ou du moins, n’ont pas tous la même force. Quelques œuvres relèvent du cliché, tombant dans ce piège trop facile de l’art féministe qui m’effraie avant même d’entrer dans une exposition qui s’en revendique. La nudité dans les performances n’est pas garant d’une proposition choquante et revendicatrice, et devient, à mon sens, surexploitée et donc trop souvent vaine, voire inutile pour appuyer le propos. Bref. La plupart des propositions tranchent heureusement avec cet aspect et portent à réflexion. Elles dévoilent une approche plus subtile et sentie.

Deux artistes ont particulièrement capté mon attention. Les vidéos performances de Julieta Maria sont efficaces grâce à leur simplicité et à la clarté de leurs intentions. Exercises in Faith : Soil (2011), nous montre la tête d’une femme étendue au sol, la bouche ouverte et les yeux fermés. De la terre lui tombe sur le bas du visage, emplit sa bouche et recouvre son cou. On voit ses paupières tressauter à chaque fois que la terre atteint sa cible. On sent que son souffle se cherche un chemin. L’image est forte. On mesure le poids de la terre sur le cou et le visage de la femme. C’est à la fois ce geste – dont on ne connaît pas la provenance – et la vulnérabilité de la femme allongée (qui ouvre elle-même la bouche) condamnée à se soumettre à cet acte, qui composent une image aux limites de la torture et de l’endurance physique et proposent un regard dirigé vers le sujet. Son autre vidéo Exercises in Faith : bird (2010), présente simplement une main qui tient un oiseau. Celui-ci se débat à peine, ne semble pas faire d’effort pour se libérer, ne semble pas être si malheureux de s’être fait prendre prisonnier par la main qui ne lui inflige aucun autre sévice que celui de le garder captif. L’artiste utilise ces images avec une violence sous-jacente pour décrire des représentations où un être est pris dans une situation complexe, contre son gré, tout en restant immobile, voire consentant, mais aussi, et surtout, muet et sans ressources.

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Crédit : Stéphanie Lagueux

Anne Parisien a une approche tout à fait différente. Avec L’arbre (2010), vidéo tirée de la série Promis, promis, elle propose une œuvre inquiétante et contemplative. Deux femmes sont couchées sur le ventre à travers les branches d’un arbre. On ne voit pas leurs visages; on devine leur genre par les cheveux et les jupes. Elles semblent assoupies, ou inconscientes, déposées sur l’arbre sans feuille. On ne perçoit que les mouvements de leurs respirations et du vent. Ces figures, très poétiques, cachent peut-être un récit sordide. On les observe, se demandant ce qu’elles font là, pareilles à des feuilles qui se balancent au vent, mais lourdes de leurs corps disposés de travers. Au-delà de l’aspect paisible de cette image, on ressent un malaise face à ces corps quasi sans vie qui semblent abandonnés à leur condition. On a l’impression qu’elles ne bougeront plus de là. L’autre vidéo d’Anne Parisien nous fait le même effet. On voit une femme caresser la tête d’une autre femme déposée sur ses genoux. Les mouvements répétitifs, la lenteur du geste et le cadrage de l’image nous indiquent que cette situation est sans issue et sans fin. Les impressions qui se dégagent de ces vidéos sont fortes de sentiments complexes et contradictoires.

Soulignons aussi les travaux de Noémi McComber et de Lisette Urquijo. McComber s’en prend de façon éphémère à des statuts auxquelles elle met une main sur la bouche ou encore s’enroule dans des drapeaux ou des fanions faits de papier journal. Lisette Urquijo propose de nouvelles géographies à partir de résidus organiques qui composent des formes semblables à des territoires. On retrouve beaucoup de photographies, des vidéos, des performances et une vidéo de dessins faits à la main et animés très intéressante de Maria Isabela Rueda qui représentent différentes figures de la Femme dans ses rapports à la religion, à la sexualité et à la nature. Les nombreuses œuvres de l’exposition sont réparties dans l’espace de façon à créer un parcours entremêlé. Les œuvres d’une même artiste sont par exemple disposées à des endroits différents, créant plutôt un dialogue avec les autres artistes qu’un discours avec ses propres travaux. Elles se font écho à travers la multiplicité des propositions, se répondent et construisent un discours solide à plusieurs voix que l’on se doit d’entendre.

À propos de Catherine Barnabé


Catherine a étudié l’histoire de l’art à l’UQAM en s’intéressant particulièrement aux pratiques urbaines : à des artistes qui marchent et laissent des traces dans la ville. Depuis, elle tente plein de choses : elle écrit des textes, elle est parfois commissaire, mais jamais artiste. Elle s’occupe de la programmation à la galerie Espace Projet, où on présente des artistes de la relève en arts visuels et en design.



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