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Publié par le 16 avr, 2013 dans Cinéma | commentaires

No – Pablo Larraín

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No, quand la publicité devient un levier pour la démocratie

Chili. 1988. Difficile de croire que la fin d’une dictature repose essentiellement sur une campagne publicitaire. C’est en tout cas le propos du film No de Pablo Larrain, lorsqu’il nous entraîne dans les entrailles mêmes de la machine médiatique anti-Pinochet, troisième et dernier volet d’une trilogie sur la société chilienne en plein bouleversement politique.

L’idée d’une trilogie est apparue au cinéaste Pablo Larrain sur le tard, au fur et à mesure des œuvres et de leur thématique commune. Dans un ordre de parution, Tony Manero (2008) retrace à la manière d’un thriller, la vie d’un fanatique de La fièvre du samedi soir (1977) et dont l’image obsédante de John Travolta, n’aura de cesse de le hanter jusqu’au bout de ses actes. La question politique n’est pas abordée de front par Larrain, mais disons qu’elle se reflète à travers le jeu des personnages visiblement rongés par un climat de terreur. Santiago 73, Post Mortem (2010) scénarise quant à lui l’accession d’Augusto Pinochet au pouvoir par le violent coup d’état de 1973, à travers le regard froid et distant d’un fonctionnaire de la morgue. Enfin, c’est sur une note beaucoup plus joyeuse que Larrain termine sa trilogie. No (2012) remémore les souvenirs de la campagne anti–Pinochet, ainsi que les préliminaires de sa destitution.

No récapitule presque à la manière d’un making-of les événements de 1988. Suite à ses 15 ans de règne, le général Pinochet se trouve devant l’éventualité de devoir légitimer sa présence sur l’échiquier politique. Il organise un référendum, mais tout en étant persuadé de sa victoire électorale. Et lorsque l’histoire est sur le point de se répéter bêtement sur fond de dictature, quelques militants mordus de justice et de liberté décident de livrer bataille sur le propre terrain de leur dirigeant. Étonnement, et on ne sait par quel semblant de démocratie, la manifestation d’un contre-pouvoir est dès lors autorisée. C’est alors que la propagande médiatique qui servit à annihiler toutes les formes de révoltes populaires durant ces années de dominations est réappropriée par les partisans du non. Lorsque le référendum s’annonce comme une simple formalité, sans surprise, des activistes, indignés, en colères, le voient comme une occasion rêvée pour dénoncer les travers du régime.

C’est à partir d’une pièce de théâtre intitulée Référendum d’un certain Antonio Skarmeta que le cinéaste  envisage la possibilité de faire un film sur le renversement de Pinochet. Une enquête de 3 ans sur les activités de la campagne du non ainsi que la rencontre de deux publicitaires l’inspirera pour créer le personnage fictif de René Savedra (admirablement interprété par Gael Garcia Bernal). Le point de vue du cinéaste est pointilleux, sans équivoque, sur la place des médias (comme la place centrale de la télévision dans les années 80) et leurs impacts décisifs sur les comportements. Il voit donc dans le publicitaire, l’occasion de montrer un personnage typique de la société chilienne et son système capitaliste instauré par le régime Pinochet.

Larrain construit son récit autour de cet agent de marketing qui sera désigné par les activistes pour concevoir leur campagne. Lorsqu’on voit Saaveda passer de la conception publicitaire d’un micro-onde (également un produit vedette de l’époque) à la présidence du mouvement de contestation, on sent tout de suite l’ironie du cinéaste qui nous montre de plein fouet la société de consommation de cette époque et ses principaux acteurs. De plus, la  suggestion d’une campagne «sexy» et «légère» par le publicitaire, pousse un peu trop  fort le sarcasme face à une poignée de militants qui vécurent la dictature – torture, meurtre, enlèvement, emprisonnement, exil – dans leur chair. Au lieu d’un discours qui dénonce directement les méfaits du régime, le publicitaire propose une campagne qui prédit des jours meilleurs.

À toujours garder une certaine distance émotive face aux événements, Saavedra qui, selon moi, ne dégage ni ferveur, ni passion, exprime jusqu’au bout son rôle de publicitaire. Le renversement de Pinochet ne le fera pas s’incarner non plus en héro – révolutionnaire. Et si le spectateur est dans l’attente constante d’un engouement du personnage face à toute cette effervescence collective, l’épilogue nous le montre ipso facto retourner sagement à sa petite vie médiocre de «vendeur de micro-ondes».

C’est alors que des images d’archives – in vivo – de cette époque sur le trauma d’une société depuis longtemps bâillonnée, torturée, violée sont vite substituées par des clichés publicitaires «joyeux» et des mises en scène dignes de comédies musicales. La chanson du film, un jingle apparaissant tel un leitmotiv «Chile la Alegria ya viene!» («Chile, le bonheur arrive!») ainsi qu’un arc-en-ciel en guise de slogan, donne un effet  complètement décalé avec le véritable drame de l’époque.

 No se veut un regard immersif sur cette guerre médiatique à l’eau de rose. Pour la première fois, le parti de l’opposition bénéficie lui aussi d’un temps d’antenne, soit un 15 minutes tous les jours pendant un mois pour faire valoir son point de vue. C’est alors – qu’armée d’appareils d’enregistrements, à coup de tournages, de montages, et de répétitions – que la campagne du non mène sa propre lutte. Le spectateur assiste dans ses moindres détails au processus de fabrication d’une idéologie sérieuse, bien que présentée dans sa forme la plus légère.

Pour faire entrer le spectateur de plain-pied dans ces années du kitch, de la pub chantée, dansée et chorégraphiée, typique des années 80, Lorrain choisit délibérément de tourner les séquences du film avec des caméras de l’époque, dans un format 4/8. Ainsi, l’épaisseur du grain, le contraste des couleurs, tantôt criardes et électriques, tantôt ternes et floues, exprime une plastique télévisuelle très représentative de cette période. Grâce à cette technique, il n’est presque pas possible de distinguer les images d’archives de celles qui sont créées pour le film.

La facture documentaire se lit également à travers d’autres indices de fabrications. La lumière naturelle et crépusculaire du dehors, les mouvements de caméra et plus fortement encore, la mise en abîme du spectateur, suscitent d’emblée un effet miroir de la société chilienne sur cette période précise de son histoire. Quoi que, Lorrain maintient constamment le peuple en hors-champ. Un hors-champ qui nous donne constamment envie d’aller voir ailleurs, au-delà de ce cadre toujours close-up sur le personnage de Saaveda. Le fait, en tant que spectateur, d’avoir le plus souvent affaire à une image absente (celle de témoignages, de citoyens pris sur le vif, dans la rue ou devant leur téléviseur) s’explique-t-il par un manque réel de liberté d’expression, voir à un manque d’implication citoyenne au politique?

Le film, aux allures de comédie, cache en réalité un débat de fond universel et plus sérieux encore sur le pouvoir de l’image. Si un «produit» se vend bien est-ce grâce à un concept marketing ou à cause de ses qualités inhérentes? Au final il se maintient une ambiguïté quant à savoir s’il y a un véritable éveil collectif ou si le peuple ne fait que réagir au poids  publicitaire qui pèse sur lui. No n’est apparemment pas un film sur la révolution chilienne, mais bien sur le passage d’un état «léthargique» généralisé, hormis une poignée de militants, à l’éveil possible d’une conscience sociale et collective. Ironie du sort, cet éveil passe davantage par des artifices publicitaires, plutôt que par une profonde réflexion politique et sociale.

Ici Larrain traite avec humour et intelligence la question de la manipulation du politique par les médias et de l’impact positif ou négatif que cela peut générer sur la collectivité.

Le film et après?

Pablo Larrain a vécu ses 12 premières années sous le régime de Pinochet. Avec ses yeux d’enfants, un peu comme le fils du publicitaire, il observait le changement radical que la campagne avait suscité dans le cœur des gens. Elle arrivait comme un vent de fraicheur dans un moment très sombre. Il garde alors un souvenir très vif de cette soif de justice et de démocratie que le peuple chilien commençait à peine à exprimer.

Des exemples ressentis de sociétés réprimées nous viennent à l’esprit, la Tunisie, l’Égypte, la Syrie. Et sans aller vraiment très loin, chez nous, le Printemps érable québécois de la dernière année avec ces dernières images de soulèvements de foules, d’embrasements populaires et de contestations.

 Cependant, le réalisateur reste lucide devant la réalité sociale de son pays. L’effervescence collective et le profond sentiment de victoire suite à la chute d’un régime sont aussitôt suivis de périodes d’incertitudes sur fond de nouvelles crises sociales. Dans le cas du Chili, la chute de Pinochet n’a pas empêché son idéologie libérale et consumériste de continuer à s’étendre encore pendant de longues années. Il faut savoir aussi que beaucoup de Chiliens étaient en faveur de Pinochet (ils sont 45% à avoir voté «oui») dont le père du cinéaste lui-même, un sénateur de droite.

Aujourd’hui, le Chili est une plaie encore ouverte sur son histoire récente. Les crimes du général restés dans l’impunité (car mort en 2006 avant son procès) laissent derrière lui des générations de Chiliens avec des séquelles encore très vives. Le sentiment amer d’une injustice donne, par conséquent, un second souffle à de nombreux activistes, intellectuels, écrivains, cinéastes, afin de contribuer à un travail de mémoire pouvant, sinon dissiper, au moins apaiser le trouble du passé.

par ASMAA HADJI

À propos de Asmaa Hadji


Asma rédige un mémoire sur la mise en scène musicale dans les films de Tony Gatlif. Son approche ethno/musico/cinématographique lui permet d’investiguer le rôle fondamental joué par l’audiovisuel dans la préservation de certains patrimoines musicaux pas tout à fait conforme aux normes de l’écriture. Sa collaboration avec mmeh portera surtout sur le cinéma et pourquoi pas d’autres arts visuels si le cœur lui en dit.



Commentaires

  1. jesuisfandeasmaa dit :

    It is a pleasure to finally read a critique whose research and sensitivity gives us an honest and well written look into these cinematic experiences.

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