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Publié par le 10 avr, 2013 dans Varia | commentaires

Opinion: L’overground en berne, ma réponse (ajout)

par MYRIAM DAGUZAN BERNIER 

Ajout:

Passage à La Sphère pour discuter du sujet

J’ai eu envie de répondre à Éric Samson au sujet de son texte L’overground en berne. D’ajouter de l’eau au moulin. Parce que ce qu’il dit là-dedans, j’y adhère totalement. Non seulement ça, mais je le vis également. Je crois d’abord qu’on se rejoint intellectuellement et côté “espérances culturelles”, si on peut appeler ça comme ça. J’y vois également une belle occasion de dire tout haut ce que je pense depuis un bon moment.

Disons-le, c’est dur de survivre dans le milieu. C’est encore plus dur de faire du bénévolat en ajoutant à ça un job à plus de 40 heures/semaine. Faut être passionné à mort pour revenir du boulot, souper rapido et repartir dans le froid de l’hiver pour couvrir des événements. Il faut être curieux aussi. Quand on parle d’émergence, ça implique de voir des trucs pas toujours rodés, des spectacles où des gens essaient des choses, où tout n’est pas léché et parfait. C’est ça, la création. Des trucs pas trop moulés, pas trop finis et formatés, qui détonnent. C’est ce que j’ai choisi de couvrir. Même si ça n’a pas la cote. Même si beaucoup de gens me disent: Ouf, pas certain(e) que j’aurais été voir ça.

Je suis tout de même très chanceuse; des gens ont décidé de le faire avec moi. De façon bénévole également. Mais soyons clair, ça aussi, c’est de la job. Mais, je ne suis pas là pour me plaindre. Je veux simplement parler des faits. Parce qu’il faut le dire, que c’est pas facile, et que, oui parfois, ça donne envie d’accrocher ses patins. Et dire: Hey, fuck off.

Pourquoi? Parce que la couverture médiatique pertinente et critique se réduit peu à peu. On tombe beaucoup dans la complaisance envers les producteurs, les éditeurs, les artistes. Name it. La critique sur la création se voit charcutée, évacuée dans la peur de déplaire. Et c’est triste. Vous savez, loin de moi l’idée de détruire une oeuvre, de piétiner un artiste, mais à qui ça rend service d’être effrayé de dire que, parfois, c’est mauvais. Que c’est mal écrit ou encore mal construit. Je vais me jeter la première pierre: Oui, je fais des textes que je trouve poches des fois. Il m’arrive de “l’échapper” comme on dit. On le fait tous. Est-ce si grave? C’est très plate oui, mais grave, non. C’est une façon d’apprendre. De s’améliorer. Jamais on ne fera plaisir à tous, c’est un fait, acceptons-le. Acceptons la critique aussi, donc.

Et n’est-ce pas là où réside tout l’intérêt de la création? Tenter des choses, créer, marcher sur la corde raide, douter, mais y aller pareil. Être emporté par l’envie d’explorer plutôt que par celle d’augmenter sa popularité. Les créateurs ne méritent-ils pas, justement, des critiques qui analysent bien leurs efforts, qui prennent réellement le temps de se pencher sur ce qui est proposé et en parler de façon posée et critique? À qui sert la complaisance, autrement qu’en termes de vente?

L’une des premières choses que me demandent les futurs collaborateurs avant de proposer leurs premières contributions est : Ai-je le droit d’être méchant(e)? Ils le disent un peu en riant, bien sûr. Mais je sais très bien que ça sous-entend: Est-ce que je peux me permettre de ne pas aimer ça? Chaque fois, je tombe des nues. Pourtant, je devrais savoir que nous sommes dans un petit milieu  où, encore une fois, on confond souvent regard critique avec condescendance et analyse posée (eh oui, parfois négative) avec chialage. Ce n’est pas être “méchant”. C’est simplement être rigoureux. Être honnête intellectuellement et transparent. Tout n’est pas bon. Les relationnistes vous oublient ensuite, ou encore préfèrent que vous ne couvriez pas leurs événements? Ils se passent malheureusement d’un regard constructif et appuyé. Et c’est fort triste.

Donc côté culture, on coupe partout. À la télé, à la radio, dans les médias écrits. C’est officiel maintenant, Bande à Part vient se de faire tirer la plogue. “Pour l’été.” Peut-on me permettre de douter? On vient également d’annoncer la dernière saison de Tout le monde s’en fout, une émission culturelle à MaTV. Pointue peut-être, très ciblée aussi. Et puis? Celle-ci amenait une vision originale et intelligente sur les créateurs d’une ville que je pensais connaître, mais que j’ai appris à voir autrement.

Mais voilà, il faut plaire. Il faut donner de l’entertainment et satisfaire un public avide de Ricardo et de Véronique Cloutier. Détrompez-vous, je ne juge pas. Oui, quand j’ai une journée de travail de fou et que je pédale comme une cinglée pour arriver à tout terminer, j’arrive chez moi et j’ai envie de légèreté. J’ai envie de délester le trop-plein de mon cerveau. Et ceci dit, sans jugement ou condescendance. Alors, même si ce n’est pas du tout mon type d’émission, je peux aisément comprendre qu’une émission, comme La Voix, pogne. On veut du “human interest”, on veut de quoi jaser sur l’heure du midi le lendemain avec les collègues. C’est correct. Sérieusement. Je suis tout à fait pour la diversité. J’ai vraiment ri devant des soupers “presque parfaits”, j’ai zieuté quelques épisodes d’Occupation double (minutes qui ont été franchement souffrantes, cela dit), j’ai trouvé Ricardo charmant à le voir faire ses recettes. J’ai même acheté son livre sur la mijoteuse. Oui, oui.

Par contre, le problème actuellement, c’est que la diversité est confondue avec la conformité. Pour gonfler les cotes d’écoute, pour faire plaisir aux compagnies qui placent de la pub, pour vendre. Personne n’a jamais vu d’argent tomber du ciel et, c’est un fait, il faut que ça se paye tout ça.

Mais la curiosité, ça se cultive. Si on offre toujours la même affaire au public, si on ne dérive jamais vers d’autres horizons, on ne saura jamais que, justement, il y autre chose. Si on continue sur cette logique marchande, il n’y a pas grands projets qui survivront. J’en sais quelque chose. Si je veux vivre de mon webzine, par exemple, il va falloir que je pédale fort. En fait, soyons logiques, c’est pratiquement impossible.

C’est vrai que j’ai établi des règles strictes. Je ne copie pas de communiqués de presse. Je ne vois pas quelle est l’utilité d’une telle pratique. Non seulement je trouve ça paresseux, mais en quoi ça bonifie le contenu? Je ne vois pas. Oui, ça peut aider à passer le message, on fait plaisir aux relationnistes. On veut générer du trafic, j’imagine.

Il y a aussi les concours. Difficile, à mon sens, de sentir que l’on n’est pas pieds et poings liés avec une compagnie quand on participe à ce type d’échange. Comment conserver une distance critique lorsque l’on fait la promotion d’un produit sous forme de concours, dites-moi? Quand un blogueur fait tirer un produit qui est lié à une compagnie, il doit mettre l’information sur son média, information qui génère des clics. L’effet, selon moi, devient pervers. Si j’accepte de faire la promotion d’une maison d’édition plutôt qu’une autre, ne suis-je pas en conflit d’intérêt de parler des livres de celles-ci? N’est-ce pas faire carrément des coms pour cette compagnie?

Pensons aussi au contenu commandité. Être payé, sur son propre webzine toujours, pour écrire du contenu qui sert directement à la promotion d’une compagnie ou d’une marque. Ça me semble fort étrange. Et très peu crédible. Mais bon, j’ai une façon de voir tout ça qui n’est, manifestement, pas celle d’une majorité de gens.

J’essaie simplement de comprendre comment il reste une liberté critique, une liberté intellectuelle quand on accepte de telles associations. Vrai, j’ai déjà été invitée à être blogueuse sur la pièce Tristesse Animal Noir à l’Espace Go. Quelques personnes, à l’époque, m’ont dit: tu ne trouves pas que c’est faire de la publicité gratuite pour le théâtre? Je ne trouvais pas. Je n’ai pas critiqué la pièce, étant donné que je m’étais retrouvée dans les coulisses avec les comédiens. Je n’ai pas changé le visuel de mon site pour mettre en place les textes. J’ai simplement fait un travail d’observation qui, aux dires des gens qui ont lu ces papiers, leur a donné envie de s’intéresser de plus près au processus créateur autour d’une pièce de théâtre. J’ai pu faire une réflexion plus large sur l’art et faire connaître des artistes contemporains. Honnêtement, je n’ai jamais vu ce projet comme une publicité, mais bien comme une expérience humaine sur la création. Mais on pourra peut-être me blâmer là-dessus, je l’assume. Il reste que cette collaboration aura été pour moi l’une des plus enrichissantes pour mon écriture et pour ma réflexion sur la création. Peut-on dire la même chose d’une action publicitaire? M’étonnerait.

Que dire des “cotes”. Je n’ai jamais compris réellement à quoi servait un système de notation. Quand Manon Dumais du Voir vient de me décrire un film, c’est bon, j’ai tout compris. C’est limpide. Alors, est-ce vraiment utile de me dire que ça vaut 3 étoiles et demie? Surtout que c’est tellement restreint et sans nuances (pas la faute des journalistes, mais bien du principe en tant que tel) qu’on dirait que ça enlève toute la force de la critique formulée juste avant. “C’était une expérience extraordinaire, un must” 3 étoiles et demie. Je demeure toujours avec cette forte impression qu’on ne fait que contribuer à la “fast-foodisation” de l’oeuvre. « C’est bon, ça se digère bien, ça se consomme rapido? Ouep! Ok, 3 ti-collants. Oups, j’oublie la fort utile demie étoile. (not)

Quant à la ligne éditoriale, je mentirais de dire qu’elle est toujours facile à conserver. Je ne suis pas infaillible et me questionne en permanence. De là, différents changements du webzine à travers les années. Mais une chose est certaine: je n’ai pas envie qu’il devienne un fourre-tout. Avoir une ligne éditoriale claire, c’est aussi se positionner et avoir une vision et faire des choix. Faire une sélection, sentir ce qui colle avec la tangente, ce que les collaborateurs vont pouvoir apporter sur le sujet. Il y a aussi une question de temps et de disponibilité. Il est vrai que j’aimerais couvrir plus, mais pas pour augmenter les statistiques ou encore faire plaisir aux relationnistes avec qui, pourtant, j’ai de très bonnes relations. Pourquoi en faire plus alors? Parce que ça me tient à coeur de parler de ce qui se passe d’intéressant à Montréal et je pense que ça vaut la peine d’en faire part aux gens. Parce que j’y crois et j’espère toujours que les choix que je fais m’amèneront à produire une réflexion pertinente à l’écrit. Parce que ça me passionne. Aussi simple que cela.

J’ai de la chance me direz-vous, car j’ai un emploi à temps plein qui me permet de payer mon loyer. Vrai. Par contre, ça n’enlève absolument rien au fait que c’est difficile. Comme Éric le dit si bien: oui, j’ai choisi de faire ça. Personne ne m’y a forcée. Mais travaillant jour après jour d’arrache-pied pour faire connaître la culture émergente (et la culture tout court), je me permets de prendre la parole pour dire: non, ce n’est pas évident. Ce l’est de moins en moins.

Selon moi, cultures pop et émergente peuvent amplement vivre en simultané, se côtoyer, flirter ou carrément se fondre l’une dans l’autre. Rien de plus beau que le mélange des genres. Mais tout ne pas peut devenir un concours au plus grand nombre de likes, de statistiques qui plafonnent. Ça, je refuse. J’ai toujours espoir que les gens oseront, qu’ils défieront les statistiques, qu’ils se diront: non, on va changer les choses, on va montrer que ça peut être différent et fonctionner. J’espère ne pas être trop naïve.

Tout cela pour dire que je comprends la décision d’Éric (même si c’est vachement triste). Il est vrai  que c’est épuisant de se battre contre une aussi grosse charge qui fait pression, et ce, de plus en plus lourdement chaque jour.

Pour ma part, je terminerai en disant que mon webzine, c’est avant tout un espace de liberté. Partout on coupe. Je ne couperai pas. Partout on se musèle pour plaire. Je ne me musèlerai pas (et je ne plairai probablement pas). Même si je suis fatiguée, légèrement déprimée par ce que je vois et j’entends, je tiens le fort. Les efforts que je mets jour après jour dans ce média proviennent d’une énergie qui sort de je ne sais trop où, mais qui me dit de continuer, de garder le cap. Elle est toujours là (bien que légèrement plus faible) et a encore envie et est encore avide. De beauté, de nouveau, de création, d’art, de discussions, de réflexions. Reste à souhaiter que l’émergence a toujours sa place.  Et que la discussion à ce propos ne fait que commencer.

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. Très bon papier! Après tout, qui a toujours eu des A+ à l’université ou des évaluations de rendement parfaites au boulot? Pourquoi cela devrait être différent dans le milieu des arts & de la culture? D’accord, ce sera une critique publique… Mais comme on dit si bien et j’adhère particulièrement à cet adage : Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en…! Laissant ainsi place à l’amélioration et ce dans tous les domaines! Voici le mot d’ordre général et la ligne directrice que devrait suivre tous les individus qui se proclament comme étant « critique ». À force de plaire aux autres, on s’oublie. Ce qui pourrait arriver avec notre propre culture. Évidemment, je ne parle pas ici de poutine culturelle teintée de sauce américaine. À l’inverse, n’ayons pas peur de se féliciter de nos bon coups!

    1. myriam dit :

      Je ne suis pas certaine d’adhérer à l’idée de « parlez-en en bien, parlez-en en mal », justement je trouve qu’on tire partout à la fois sans nécessairement prendre le temps d’en parler comme il se doit (je parle des créations ici)…

  2. En tant que passionné(e), le but est à la base de partager les bons ou moins bons coups, ainsi on prend le temps d’en parler à l’oral ou à l’écrit (et je parle aussi des créations toutes formes d’arts confondues). Cela peut se faire autour d’un bon repas, sur un blogue ou dans une émission de radio. Je crois juste qu’il faut avoir la chance, et ce n’est pas donné à tous, de pouvoir émettre son opinion….

  3. frankloon dit :

    Wow! Chapeau! Après l’émission d’aujourd’hui à la radio que je ne nommerai pas, à cette émission techno que je vais taire, animée par l’animateur volubile qui devra, hélas, rester dans l’anonymat, je me devais de venir vous donner une couple de clicks moi aussi!

    Mais parlons format un peu voulez-vous? Je crois que depuis longtemps le véritable problème avec les médias conventionnels (Radio, télé, journaux, etc.) reste la restriction du format. Oui, le format oblige véritablement les journalistes, chroniqueurs et analystes à rester cantonnés dans la soi-disant concision du format. Quinze minutes pour un topo sur la guerre en Absurdistan mais c’est pas assez pour rentrer dans les détails. Un article bien ficelé sur un suicide d’une jeune fille et nous voilà tous véritablement sensibilisés à la tragédie contemporaine qu’est le suicide chez les jeunes! Et c’est malheureux pour les amateurs et les fans finis du topo de quinze minutes et des articles d’une colonne qui sauvent des vies mais ce n’est jamais assez pour rentrer au fond des choses! Ce ne sera jamais assez pour cerner véritablement une problématique.

    En effet, si un papier comme le vôtre devait passer à la télé, on aurait eu tôt fait de le condenser pour entrer dans la concision du format télévisuel. En bref, on aurait inévitablement bumpé une couple de paragraphes. Même chose pour un article dans un quotidien… Un article par jour sur un sujet donné, une colonne d’un pouce par douze et l’affaire est traitée. Le prétexte reste encore et toujours le format. Eh bien non! On parle jamais des vraies affaires en quinze minutes ou en une colonne.

    Et c’est là justement où, malheureusement, la valeur ajoutée d’avoir des analystes externes et des blogueurs comme vous dans les médias sociaux n’est pas appréciée. Vous n’êtes pas obligé de respecter leurs formats! Et c’est, à mon avis, ce qui nous manque le plus cruellement ces temps-ci; de l’exhaustivité, des détails, une recherche soignée et un traitement plus humain et ce, dans toutes les sphères du métier d’information autant culturelles (sauvagement mutilées!) que conventionnelles…

    Très beau papier, en passant, l’émission et le papier ont fait ma journée!

    Artistiquement vôtre,

    Frank Loon

    Frank Loon est un auteur/dessinateur de bandes dessinées indépendant résidant à Gatineau au Québec.

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