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Publié par le 8 mar, 2013 dans Théâtre | commentaires

Morb(y)des – Théâtre de Quat’sous

Crédit photo: Yanick Macdonald

Crédit photo: Yanick Macdonald

Avec Kathleen Fortin, Julie de Lafrenière, Sébastien David , jusqu’au 23 mars 2013

Deux sœurs dans un sous-sol d’Hochelaga. Deux sœurs à la relation trouble. Deux sœurs aux corps et aux vécus lourds. Tandis que l’une est écrasée sur son divan à longueur de journée à avaler des pilules, faire du zapping sur sa télévision et commenter tout ce qu’elle y voit, l’autre essaie de s’évader de cet appart crade où l’on cache les odeurs de corps malpropres, de crottes de fromage et de renfermé à coup de pouch-pouch à l’odeur de « brise de fleuve ». Stéphanie s’escrime à faire du vélo stationnaire et à jeûner malgré ses pertes de conscience fréquentes et inquiétantes. « Sa sœur », quant à elle, s’empiffre et bouge le moins possible. L’une et l’autre ne se comprennent pas. Ou se connaissent peut-être trop bien. Elles s’engueulent, s’obstinent, se violentent l’une l’autre, verbalement d’abord, mais aussi physiquement.

Le tout prend donc place dans un décor d’appartement dont on voit seulement le salon. Murs tapissés de motifs fleuris peu subtils, un divan de cuir comme élément central, un épais tapis sur le sol, un vélo stationnaire, des bouteilles de coke. C’est là où l’on assistera à tous ces échanges malsains entre les deux femmes. Relation de codépendance en même temps que de haine profonde, ces deux êtres ne cessent de se rappeler l’un l’autre tout ce qu’elles détestent : leur poids, leur image, leur inertie. Leur envie de disparaître, aussi. Dans une joute infinie, on en apprendra tranquillement de plus en plus sur chacune.

Stéphanie, la « pseudo-gothique », quittera souvent le logement pour explorer les ruelles de son quartier, à la recherche d’un tueur en série qui s’attaque à des prostituées. Cinq femmes ont été tuées. Fascinée, elle se connectera souvent à sa « bande de freaks » sur internet, un forum nommé morb(y)des.com où elle retrouve des ami(e)s et discute avec eux de son « enquête » sur le sujet. Il lui arrivera aussi de se cacher sous une couverture pour réfléchir et faire le point sur ses sentiments, ses pensées. Cela donnera lieu à des « black » sur scène où on l’entendra, en voix off et presque sous forme de poèmes, parler des idées sombres qui lui traversent l’esprit.

Entre les coupures avec le monde réel pour aller sur Morb(y)des.com, Stéphanie s’adressera aussi à Moby, son idole, à qui elle envoie un courriel par jour dans l’espoir d’une réponse et d’un éventuel spectacle à Montréal. Cette obsession donnera d’ailleurs lieu à des scènes assez dérangeantes, comme celle où la comédienne feint la masturbation, ceci droit devant les gens dans la salle, à tout juste quelques centimètres.

La pièce, qui débute plutôt comme l’allégorie d’un quotidien banal et triste, plongera ensuite dans une forme de délire fantasque où un scout taciturne fera son apparition et bouleversera l’univers des deux sœurs. Le désir, d’exister, d’être visible, d’être désiré sera plus fort que tout «… que ce soit par la beauté ou l’horreur ».  [1] Un pastiche de Moby sera aussi de la partie. Ce retournement inattendu du spectacle sera fort déstabilisant et, avouons-le, pas toujours facile à suivre. Les deux femmes seront plongées à tour de rôle dans une profonde psychose. Chez « sa sœur » , elle sera vécue comme une prise de conscience aiguë de son corps trop envahissant et de son apathie en même temps qu’une confusion mentale qui l’amène à se demander si elle existe encore, si elle a encore un nom. Chez l’autre, délire de grandeur, fantasme exacerbé envers son idole Moby, la violence contenue sortira enfin, dans une dégringolade pour le moins… morbide. Mais est-on dans la réalité? Est-ce bien vrai tout ce qui arrive à ce moment-là? On ne saura jamais vraiment. Comme le dit si bien l’auteur « tous les personnages s’égrènent en fait, ils cherchent une place, mais… y’en a-t-il une?[2] ».

Pièce dérangeante, troublante où les corps se donnent à voir sans pudeur, avec une violence désespérée. Les trois comédiens sont tous bons. Je manque de mots pour dire à quel point Kathleen Fortin est solide, criante de vérité, et qu’elle nous cloue littéralement sur notre siège, estomaqués par sa performance. Notons le fait qu’elle est aussi méconnaissable dans ce rôle peu flatteur où ses magnifiques cheveux roux sont gras, tapés sur le crâne et où son joli visage est ici enlaidit à l’extrême, donnant un faciès abîmé par la vie, dévasté. Julie de Lafrenière est également excellente, bien que légèrement effacée par la prestation de Fortin. Quant à Sébastien David, également auteur de la pièce, il joue un personnage de peu de mots avec efficacité et son physique singulier (que j’avais également noté dans dans Yvonne, Princesse de Bourgogne au Prospero) est non seulement fascinant, mais aussi très parlant. Son personnage plutôt secret est ainsi entièrement teinté de l’effet que ce visage symétrique et ce corps longiligne ont sur le public.  Ce corps qui,  sans avoir à verbaliser le tout, se fait comprendre par sa seule présence physique. Quant à « sa sœur » et Stéphanie qui ont le discours plus vivant (en fait, elles sont de vrais moulins à paroles, Stéphanie babillant sans arrêt sur ses émotions et questionnements intérieurs et « sa sœur » donnant plutôt dans la description détaillée de ce qui l’entoure), leurs corps sont extrêmement évocateurs en eux-mêmes, entre autres par les contraintes qu’ils sont à subir (corps serrés dans les vêtements, difficultés à se mouvoir, etc.) et que l’on nous montre de façon marquée. On sent aussi une réelle confiance des comédiens entre eux. Pour se donner autant, on imagine que c’est primordial.

Courage et audace des comédien(ne)s qui s’offrent avec générosité d’abord, mais qui, également, se dénudent sur scène pour incarner un texte fait à la mesure de leurs corps (l’auteur dit s’en être inspiré directement) et qui les décrits en détail, même plutôt durement. Pensons à ce moment où la comédienne qui incarne Stéphanie se dénude entièrement et devra dire « J’ai un sein plus gros que l’autre c’est de même, je sais pas pourquoi… » alors que le public présent constate, en regardant son physique, que l’on est pas que dans la fiction : c’est bel et bien vrai.

Écriture incisive, frappante donc, parfois très drôle, parfois drôlement crue. Un spectacle extrêmement particulier, un ovni qui s’amuse à nous sortir de notre zone de confort et qui rend poreuses les limites entre réalité et fiction. Fascinant, intelligent. À voir.

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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